Le Jésus de Taillandier

« L’athée le plus conséquent, le rationaliste le plus invétéré ne peuvent pas ne pas tenir compte de ce coup de tonnerre, et il leur sera loisible d’invoquer (comme s’ils étaient sûrs, eux, d’y échapper toujours, en tant d’autres domaines) l’immense crédulité du troupeau humain, mais ils ne pourront nier que ce crucifié ressuscité a jeté dans le monde quelque chose qui ne s’y trouvait pas. » Ainsi s’exprime le romancier français François Taillandier dans son fervent et subtil Jésus.

L’écrivain ne fait pas mystère de sa foi. En 2007, dans Le Figaro, il témoignait de sa reconversion. Élevé dans le catholicisme, il s’en est éloigné avant d’y revenir à l’âge adulte, notamment, écrit-il, par « dégoût des horizons techno-marchands qui réduisent l’humain au lieu de le grandir » et par esprit de contradiction envers une époque qui prononce le mot « catho » avec dédain.

« Mauvais chrétien », dit-il de lui-même, Taillandier admire le caractère contrariant du Christ. « Karl Marx, en évoquant l’opium du peuple, a perdu une belle occasion de se taire », affirme celui qui est aussi chroniqueur au journal communiste L’Humanité et collaborateur au magazine québécois L’Inconvénient. Le Jésus qu’il propose n’est pas une biographie, mais sa version du personnage, fondée sur une lecture fine et libre des Évangiles.

Foi chercheuse

Taillandier avoue préférer les Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) à l’Évangile de Jean. Ce dernier, note-t-il, est trop catégorique dans son affirmation de la divinité de Jésus et « ne laisse guère de place à l’interrogation humaine ». Or, Jésus, justement, « nous laisse libres », comme le montrent ses multiples hésitations à se prononcer clairement sur son identité. Il veut, explique Taillandier, installer la foi dans l’homme « comme une interrogation, une tension, un principe actif ».

C’est précisément ce type de foi chercheuse qui anime l’écrivain. Ce dernier, en effet, admire les textes évangéliques et salue « le génie dramatique ou scénaristique » de leurs auteurs, mais il ne cache jamais ses réticences. Il affirme, par exemple, trouver « difficile de saisir l’enjeu de la conception virginale » et avoue soupirer devant l’obstination chrétienne à voir un péché dans l’acte charnel. Il retient néanmoins des récits de naissance (Matthieu et Luc) quelques images fortes : une Annonciation qui glorifie une jeune femme enceinte et un bébé conçu hors mariage et né dans la pauvreté comme rédempteur.

Dans son Credo (Points, 2016), Hans Küng trouve là « la dimension politique de Noël ». « Ce ne sont plus des césars romains dans toute leur puissance, mais de ce faible enfant sans pouvoir aucun que l’on attend maintenant (comme une thérapie) la paix de l’âme et (politiquement) la fin des guerres, la libération de l’angoisse et des conditions de vie dignes, le bonheur de tous, bref, un bien-être à tous égards, le “salut” de l’homme et du monde. »

Le message principal est déjà là et sera magnifiquement repris dans le Discours sur la montagne. Jésus, explique Taillandier, terrasse « toutes les valeurs qui triomphent dans le monde où il vit, et notamment toutes celles qui ont assuré la réussite de l’Empire romain : force militaire, esprit de conquête, mise en coupe réglée des richesses, exaltation de la puissance ». L’essayiste refuse toutefois d’en faire un révolutionnaire politique, en disant que son appel « n’est pas à changer la société » et vise d’abord une révolution des consciences. Il reste, précise-t-il, que son message, aujourd’hui, « ne peut pas justifier le dumping du coût du travail, la dictature de la finance, l’abandon social, le racisme, voire […] le saccage environnemental et le gaspillage des ressources naturelles ».

La quintessence du message

Écrivain, Taillandier est très sensible à la « beauté poétique » des textes évangéliques, même de ceux dont le contenu le trouble, comme les récits de miracles, et il insiste à raison sur l’« extraordinaire sens de la formule » de Jésus, en évoquant la paille et la poutre, les sépulcres blanchis, le chameau et le chas d’une aiguille, de même que la lettre qui tue et l’esprit qui vivifie.

Deux passages évangéliques, plus particulièrement, contiennent à ses yeux la quintessence du christianisme. « L’homme ne vit pas seulement de pain », répond Jésus au Satan tentateur du désert. « À moins que nous n’ayons abdiqué notre condition humaine pour nous résigner à n’être que des animaux ou des ombres », cette parole demeurera universelle, écrit l’essayiste.

L’autre formule chrétienne par excellence s’adresse aux bourreaux de la femme adultère, à Jérusalem : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Cette scène de l’Évangile de Jean, une des plus belles du Nouveau Testament, montre un Jésus dont la bienveillance n’est peut-être pas étrangère aux vexations subies par sa mère du fait de sa conception hors norme, suggère Taillandier. « Nous sommes là, insiste-t-il, sur un des plus hauts sommets de l’Évangile. Ces quelques mots ont fait et feront éternellement plus pour changer l’âme que tous les miracles imaginables… »

Dans son récent Jésus. Voici l’homme (Salvator, 2016), le grand théologien jésuite Bernard Sesboüé rappelle que son prédécesseur Léonce de Grandmaison faisait de la « limpidité » la qualité dominante de Jésus. Taillandier, lui, parle plutôt d’un mélange d’humilité et d’imprévisibilité ainsi que d’un « enseignement escarpé » desquels jaillit une lumière inédite. Son Jésus, rédigé dans une prose classique d’une vibrante clarté, éclaire le mystère sans le réduire.

Jésus

François Taillandier, Perrin, Paris, 2016, 240 pages

6 commentaires
  • Lucia Ferretti - Abonnée 12 décembre 2016 08 h 02

    Rose Dufour et François Taillandier

    C'est Rose Dufour qui m’a fait comprendre qu'il est important de conserver la notion de virginité dans le catholicisme. Dans son accompagnement des femmes qui connaissent la prostitution, elle temoigne que certaines d'entre elles ont repris vie en prenant conscience qu’il y a toujours un coin de leur être, quelque part, qui est vierge, et qu’elles peuvent partir de là pour se reconstruire.

    Nous n'utilisons pas tous les mots du dictionnaire. Pourtant, lorsque nous voulons exprimer précisément ce que nous vivons, pensons, ressentons ou désirons, nous sommes heureux de fouiller dans le trésor de la langue française et de trouver le mot juste. On ne voudrait pas, bien sûr, expurger ces gros livres des mots dont on n'a pas besoin. Il en va de même pour le catholicisme. Chacun n'est pas obligé de tout croire, seulement de ne pas souhaiter éliminer ce que la créativité religieuse a produit depuis 2000 ans pour exprimer les liens des humains avec Dieu et avec les autres, leur désir de dépassement ou de guérison, leur besoin de comprendre leur âme. La virginité est l'une de ces notions.

    • Louis Cornellier - Abonné 12 décembre 2016 14 h 49

      Merci, Lucia Ferretti, pour ce commentaire inspirant. La notion de virginité, en ce sens, devient une occasion de réflexion, de recherche. Taillandier, et je suis d'accord avec lui là-dessus, rejette le lien trop souvent établi par l'Église entre péché et rapport charnel. Si on conçoit la virginité sur un plan plus symbolique ou spirituel, cet irritant est levé. On peut même dire que Jésus, par exemple, reconnaît une forme de virginité à la femme adultère.
      Votre analogie avec le dictionnaire est aussi réussie.

  • Yves Archambault - Abonné 12 décembre 2016 09 h 26

    Marx hahaha!

    je lis actuelllement Jean Soler je le recommande à Taillandier.

    • André Joyal - Abonné 12 décembre 2016 17 h 22

      Lucia! C'est qui Rose Dufour?

  • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2016 12 h 15

    Jésus, philosophe stoïcien et mystique

    La Bible est certainement un livre magnifiquement écrit par des gens avec un haut talent littéraire. Il est rempli de belles histoires et pour les croyants, il importe peu de distinguer les vraies des fausses. C’est peut-être même le plus grand roman de fiction jamais écrit. Pour ma part, je situe l’apparition de Jésus dans la lignée de celle de Socrate comme celle d’un philosophe qui exhortait ses interlocuteurs à l’examen de conscience pour mener une vie orientée vers le Bien. Il fait partie des philosophes stoïciens qui nous ont enseigné la sagesse de savoir distinguer les choses qui dépendent de nous et sur lesquelles nous avons du contrôle de celles qui sont indépendantes de notre volonté et pouvoir, de même que le courage d’accepter les malheurs de l’existence en évitant de lutter vainement contre ce qui ne dépend pas de nous. Comme je suis libre de conscience, je peux choisir les enseignements de Jésus qui me conviennent sans devoir accepter toutes les histoires que ses biographes et ses interprètes ont racontées à son sujet. Car comme Socrate, Jésus n’a pas écrit. Tel que le permet la tradition orale, on est libre de croire ou de ne pas croire les évènements extraordinaires qui nous sont relatés dont nous n’avons pas été témoins. Si un être du même type que Jésus avec le même genre de discours apparaissait aujourd’hui, il serait à risque d’être déclaré comme souffrant de psychose s’il haranguait la foule avec trop d'intensité et d’insistance au point de troubler la paix sociale. C’est d’ailleurs là ce qui distingue le mystique du psychotique, c’est-à-dire la capacité ou non de composer sereinement avec l’angoisse générée par l’illumination ou le délire, c’est selon. En fonction de ce qui m’est raconté et que j’ai envie de croire, Jésus était aussi un mystique.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2016 18 h 58

    Jésus, philosophe stoïcien et mystique

    La Bible est certainement un livre magnifiquement écrit par des gens avec un haut talent littéraire. Il est rempli de belles histoires et pour les croyants, il importe peu de distinguer les vraies des fausses. C’est peut-être même le plus grand roman de fiction jamais écrit. Pour ma part, je situe l’apparition de Jésus dans la lignée de celle de Socrate comme celle d’un philosophe qui exhortait ses interlocuteurs à l’examen de conscience pour mener une vie orientée vers le Bien. Il fait partie des philosophes stoïciens qui nous ont enseigné la sagesse de savoir distinguer les choses qui dépendent de nous et sur lesquelles nous avons du contrôle de celles qui sont indépendantes de notre volonté et pouvoir, de même que le courage d’accepter les malheurs de l’existence en évitant de lutter vainement contre ce qui ne dépend pas de nous. Comme je suis libre de conscience, je peux choisir les enseignements de Jésus qui me conviennent sans devoir accepter toutes les histoires que ses biographes et ses interprètes ont racontées à son sujet. Car comme Socrate, Jésus n’a pas écrit. Tel que le permet la tradition orale, on est libre de croire ou de ne pas croire les évènements extraordinaires qui nous sont relaté dont nous n’avons pas été témoins. Si un être du même type que Jésus avec le même genre de discours apparaissait aujourd’hui, il serait à risque d’être déclaré comme souffrant de psychose s’il haranguait la foule avec trop intensité et d’insistance au point de troubler la paix sociale. C’est d’ailleurs là ce qui distingue le mystique du psychotique, c’est-à-dire la capacité ou non de composer sereinement avec l’angoisse générée par l’illumination ou le délire, c’est selon. En fonction de ce qui m’est raconté et que j’ai envie de croire, Jésus était aussi un mystique.

    Marc Therrien