Anglais et jacobinisme

Il ne se passe pas une semaine sans qu’on me demande pourquoi les Français sont à ce point fascinés par l’anglais, au point d’ailleurs d’adopter des anglicismes voire de s’angliciser sans aucune pression extérieure, spontanément, de leur propre initiative.

L’une des clés de cette « anglolâtrie » française est le jacobinisme, un terme du jargon politique franco-français qui remonte à la Révolution — le nom fait référence au lieu de rencontre de ce club politique, au couvent dominicain de la rue Saint-Jacques (en latin : Jacobus).

Le club des Jacobins prônait le centralisme démocratique. Depuis toujours, la France est un pays très diversifié, pour ne pas dire balkanisé, sur le plan géographique, politique et même linguistique. Bien avant la Révolution française, le pouvoir avait commencé à « bulldozer » les différences, mais c’est avec la Révolution et la doctrine des jacobins que la mayonnaise a pris.

Il faudra plus d’un siècle et demi pour que les Jacobins parviennent au bout de leur projet politique. Dans l’esprit jacobin, tout doit venir du centre ou aller vers le centre : les trains, les routes, les décisions, les promotions, la langue.

Ils ont donc instillé dans la culture politique une intolérance marquée pour tout ce qui n’émane pas du centre, à commencer par la concurrence de pouvoirs politiques locaux et de normes sociales qui heurtent la norme parisienne. À tel point que ce que l’on désigne souvent comme « français » est avant tout « parisien ».

Le jacobinisme a été appuyé par d’autres traits culturels, comme le culte de l’autorité et la fascination pour la grandeur. Tant et si bien que l’un des effets de ce nivellement centraliste a été de rendre les Français extrêmement sensibles à l’exercice et à l’expression du pouvoir.

Jacobinisme linguistique

La langue est le révélateur le plus net du jacobinisme. Au XIXe siècle, la France a été francisée par le haut, de façon quasi coloniale. Il s’agissait d’un français d’école, profondément puriste et négateur des différences. À des millions de Français, l’on a inculqué l’idée que la langue, c’est le dictionnaire, et qu’elle doit être parlée comme elle s’écrit.

Une partie des Français n’a jamais aimé ce qu’on lui enseignait. Cela se manifeste par une fascination pour la subversion linguistique et les contre-systèmes langagiers, comme l’argot, le verlan, le javanais, le loucherbem et autre jargon. Si on gratte un peu, on découvre même un bon nombre de Français qui n’aiment pas beaucoup leur langue, et même qui la détestent franchement.

Les fissures dans le jacobinisme linguistique sont apparues en France après la Seconde Guerre mondiale. D’abord parce que le pouvoir de la superpuissance mondiale s’exprimait en anglais. D’autre part, parce que la francophonie a rendu le français polycentrique — de facto.

Si bien qu’une partie des élites françaises n’ont eu aucun état d’âme à renier leur langue pour se parer des attributs de la langue du vrai pouvoir.

Bizarrement, ce qui sauve le français, c’est le complexe puriste introduit par le jacobinisme, c’est-à-dire l’obsession de vouloir parler comme on écrit. Si les Français ont tant de mal à apprendre une langue comme l’anglais, c’est parce que l’anglais, cela s’attrape ; ça ne s’enseigne pas, et surtout pas par l’écrit.

Dans une société où le ridicule tue, contrairement à l’adage, le ridicule anglophile est même devenu le seul rempart efficace contre l’anglais. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du jacobinisme.

Pluricentrisme

Ma chronique de la semaine dernière, « Les académies francophones », a suscité plusieurs réactions, dont un courriel fascinant du professeur Leigh Oakes de l’Université Queen Mary à Londres. Il travaille à une enquête archi-intéressante sur l’attitude des Québécois quant à la langue. Il s’agit d’une quarantaine de questions sur notre perception de la langue, la dignité du français d’ici, sa capacité expressive et même notre attitude envers l’attitude des autres.

Pour en savoir un peu plus, j’ai appelé le professeur Oakes à Londres. Cet Australien s’intéresse au français au Québec depuis 20 ans — il en est à son deuxième livre. « Il y a beaucoup d’idéologie sur la langue et nous essayons de recueillir la perception réelle des Québécois quant à leur langue sans idéologie. »

Sa position est d’autant plus pertinente que son pays, l’Australie, s’est affranchi de la norme britannique sans états d’âme dans les années 1960. Depuis, on y a publié plusieurs dictionnaires de l’anglais australien.

« Ceux qui étudient le pluricentrisme du français sont des anglophones et des Allemands », m’a-t-il expliqué durant notre bref entretien. Comme quoi les francophones gagneraient à mieux comprendre les autres grandes langues internationales pour mieux saisir la nature de leur propre langue.

Je vous invite donc à répondre en grand nombre à son enquête et à en parler autour de vous : « Le français tel qu’on l’utilise au Québec : une enquête sur les attitudes ».


 
23 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 décembre 2016 06 h 43

    le jacobinisme a l"origine de la culture francaise

    interessant cette étude sur le jacobinisme, je dois admettre que je ne connais rien sur le jacobinisme, mais je vous promet de m'y mette, dans l'esprit jacobin tout doit venir du centre, ou aller vers le centre, enfin un aspect important de la culture francaise enfin expliquée, il faut absolument que j'étudis cette culture, merci de me la faire découvrir

  • Céline Delorme - Abonnée 12 décembre 2016 08 h 05

    question de classe sociale

    "On se demande pourquoi les français adoptent des anglicismes".
    Merci pour votre article intéressant.
    J'avais lu une autre raison déjà, dans Le Devoir: Selon une dame française, professeur de français à Mc Gill: C'est aussi une question d'affirmer sa classe sociale, autant en France qu'au Québec, mais avec les résultats inverses:

    Au Québec, les francophones de classe supérieure, qui ont fait des études, vont habituellement faire un effort pour parler un "bon" français, sans anglicismes.
    J'en sais quelque chose: partant de ma campagne natale, il y a longtemps, quand je suis arrivée à Québec, à l'université, on s'est gentiment moqué de mes anglicismes, que j'ai appris à corriger.
    En France, au contraire, expliquait, cette professeure: Les Français qui connaissent l'anglais sont habituellement de classe sociale supérieure: Leurs parents on eu les moyens de les envoyer étudier l'anglais en Angleterre ou aux Etats-Unis, et c'est bon de le montrer en société!

    • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2016 17 h 00

      Il est temps de vous y mette M. Paquette...

    • Diane Gélinas - Inscrite 12 décembre 2016 19 h 58

      La classe sociale bourgeoise des États-Unis ne se targue pas de parler l'anglais d'Angleterre.
      La classe sociale bourgeoise de l'Amérique latine ne se conforme pas à la langue parlée en Espagne.
      La classe sociale bourgeoise du Brésil une langue différente de celle parlée au Portugal;

      Il ne viendrait jamais aux Anglais, aux Espagnols ou au Portugais de se moquer de la langue parlée aux États-Unis, en Amérique latine ou au Brésil et d'exiger le «bon parler» anglais, espagnol ou portugais... puisque ces derniers sont de beaucoup supérieurs en nombre à leur «mère-patrie».

      Le complexe de supériorité des Québécois bon chic, bon genre au sujet du «bon parler français» provient du fait que la mère patrie impose encore la norme à cause du nombre supérieur de sa population.

      Trop de «Canadiens Français» du Québec» opposent le «bon parler
      français» au désir de liberté et d'indépendance. Ils s'en servent comme
      argument pour mépriser les Québécois, sous-entendu : si tu ne peux même pas bien parler ta langue, comment peux-tu oser vouloir un pays?

      Il est plus que temps que le français québécois impose son existence de plein droit... Gérald Godin avait très bien illustré la richesse de notre langue québécoise et sa poésie en rendait fièrement compte. Michel Tremblay l'a fait aimer par ses pièces, miroirs de notre société.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 décembre 2016 08 h 15

    C'est fait

    Je viens de remplir le questionaire.

  • Bernard Terreault - Abonné 12 décembre 2016 08 h 52

    Pluricentrisme?

    J'ai vécu huit ans aux ÉU, je croyais bien savoir l'angloaméricain. Je connais aussi assez bien le castillan. Pas de problème à lire les "classiques" britanniques, américains, espagnols ou argentins. Mais quand je ne peux même pas trouver dans le dictionnaire tel terme argotique chicagolais ou régionalisme péruvien, je dois laisser tomber et ces auteurs me perdent. Leçon pour les écrivains québécois : ils ne pourront pas se faire connaître mondialement en ayant une écriture trop provinciale. Michel Tremblay aurait peut-être eu le Nobel s'il avait été lu autant qu'il le mérite en France, dans le reste de la francophonie, et traduit en anglais, allemand, castillan, etc.

  • Gilles Théberge - Abonné 12 décembre 2016 09 h 26

    J'ajouterais à votre explication sur l'engouement des francais pour l'anglais, le fait de l'indifférence manifeste du pouvoir francais envers le francais et la francophonie.

    Quant on a vu Hollande, presque inerte, laisser nommer Michaëlle jean à la tête de l'organisation internationale de la francophonie, on ne se sent pas vraiment rassuré.

    • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2016 17 h 02

      Celui que beaucoup de Francais surnomment Pépere croyait nous faire plaisir...