Le père Noël est une femme

Dans «Santa», le cinquième roman d’Hélène Vachon, d’abord connue pour sa littérature jeunesse et récompensée à ce titre par un Prix du Gouverneur général en 2002, la fantaisie, l’insolite, le drolatique sont à nouveau au rendez-vous.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dans «Santa», le cinquième roman d’Hélène Vachon, d’abord connue pour sa littérature jeunesse et récompensée à ce titre par un Prix du Gouverneur général en 2002, la fantaisie, l’insolite, le drolatique sont à nouveau au rendez-vous.

Elle a le don d’écrire des livres inclassables. La fantaisie, l’insolite, le drolatique, Hélène Vachon en a fait sa spécialité. L’empathie pour le genre humain aussi.

Santa, le cinquième roman de cette native de Québec d’abord connue pour sa littérature jeunesse et récompensée à ce titre par un Prix du Gouverneur général en 2002, ne fait pas exception.

Même que ce nouvel opus pousse encore plus loin du côté du saugrenu, de l’absurde. Tout en misant sur l’entraide, la solidarité, l’acceptation des différences.

On dirait une boîte à surprises. Un monde disparate, incongru apparaît, qui ne cesse de nous confronter à l’étrangeté des comportements humains. Pour mieux en rire ?

Ce n’est pourtant pas le sentiment premier qu’on a en ouvrant Santa. La note de l’auteure qui figure en préface de l’ouvrage semble indiquer tout le contraire. Son début, du moins.

« Le monde va mal. » C’est la première phrase sur laquelle on tombe. Hélène Vachon enchaîne en montrant du doigt les dérèglements climatiques, les guerres sanglantes, les migrations de population, les destructions du patrimoine culturel mondial…

Mais on va vite comprendre où elle veut en venir. Puisque, tout de suite après, elle nous convie, « pour un instant », à « oublier tout ça ». Le programme qu’elle nous propose : « Souffler un peu, s’extraire temporairement du désastre et se transporter ailleurs. Lire, en un mot. »

Conte loufoque

 

Ce que nous donne à lire Hélène Vachon avec Santa, c’est un roman feu d’artifice qui prend les allures d’un conte de Noël loufoque. L’intrigue tient à peu de choses : à l’approche de Noël, une femme de 71 ans se déguise en père Noël afin de dépister un réseau de vols de téléphones intelligents dans un centre commercial.

Les choses ne se passeront pas tout à fait comme prévu, l’héroïne se laissant entraîner dans une série d’aventures improbables. C’est l’effet de surprise qui compte. Et la façon incongrue qu’a l’auteure d’Attraction terrestre et de La manière Barrow de raconter les événements, de tourner ses phrases, de filer la métaphore fantaisiste.

Ce qui est au coeur du livre, c’est moins ce qui s’y passe que les personnages eux-mêmes, leurs comportements inusités, excentriques. Et les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Une faune disparate

 

De joyeux lurons de tout acabit, on ne peut plus dissemblables, vont être amenés à se frotter les uns aux autres. Et disons qu’à elle seule, la père Noël, ex-travailleuse sociale « urgentiste », est assez particulière.

Asthmatique chronique, accro à sa pompe de Ventolin, elle n’en fréquente pas moins un homme qui fume le cigare, ne peut se séparer de son chat et fabrique des sculptures avec du savon.

Ce drôle de couple partage le même immeuble mais pas le même logement. Elle qui vit mieux « seule qu’ensemble » habite au premier et lui, en dessous : ainsi depuis cinq ans mènent-ils une « vie commune superposée ».

En passant, Santa a une fille, Victoire, mère d’un petit Hector. Victoire est une avocate spécialisée en droit matrimonial et, ironiquement, elle est victime d’adultère… son mari la trompe à son insu.

Le mari en question, météorologue de métier, parlons-en : « Algérien d’origine juive, Abdel-Nasser est un être bouillonnant qui passe le plus clair de son temps à essayer (sans succès) de recoller les morceaux de sa nature bipolaire. »

Vous n’avez encore rien vu. La faune que côtoie Santa au centre commercial décrépi où elle officie tous les après-midi sous sa fausse barbe donne le tournis. Le plus surprenant, c’est que tout différents qu’ils soient, les personnages du roman en viennent à former un clan, une sorte de famille liée par l’entraide.

Non seulement le père Noël est-il une femme, mais la Fée des Étoiles est un garçon. « Fée des Étoiles avait beau se couvrir de paillettes et de falbalas, sa voix avait des inflexions graves, sa pomme d’Adam jouait à l’ascenseur. »

Les contrastes s’attirent, dit-on. Ce jeune homme chétif, « avare de cellules adipeuses », a pour amoureux une sorte d’Hercule : « Presque aussi large que haut, sans cou ni front, le genre de spécimen qu’on imaginerait plutôt dans une foire ou une fête foraine. »

Ajoutez à cela des prostituées soeurs jumelles, un ex-militaire canadien qui a combattu en Afghanistan et idolâtre la chanson Vive la Canadienne, un employé de la SAQ qui fume des cigarettes imaginaires… Et vous y êtes presque.

Une bonne action

 

« Rire est une façon de vivre, faire rire est une façon d’aimer », dit Santa. On pourrait croire qu’Hélène Vachon a adopté cette façon de voir. Et on serait bien tenté de l’imiter.

D’accord, ce roman s’offre comme une pure distraction, question de se mettre dans l’esprit des Fêtes. Ça ne va pas tellement plus loin. Mais c’est aussi l’occasion de faire ce qu’on appelle une bonne action.

À l’initiative de l’auteure, pour chaque exemplaire vendu, la maison Alto s’engage à verser 5 $ aux banques alimentaires du Québec. Parce que la faim, souligne Hélène Vachon, « sévit près de chez nous », que « nous la côtoyons chaque jour, sans le savoir, peut-être ».


Avant Santa

Dans Attraction terrestre, finaliste du prix France-Québec 2011, Hélène Vachon met en scène un embaumeur introverti et anxieux, épris de littérature. Il en vient à recevoir sur sa table d’embaumeur un homme avec qui il s’était lié d’amitié. Rencontre embaumeur-embaumé plutôt insolite.

Dans La manière Barrow, paru il y a trois ans, l’auteure raconte l’histoire d’un comédien raté mais à la voix particulière. Engoncé dans son malaise existentiel, il se voit contraint de gagner sa vie dans le doublage. Il en vient à se confronter à l’acteur d’une télésérie américaine dont il double la voix. Rencontre doubleur-doublé plutôt hirsute.

«Santa»

★★★

Hélène Vachon, Alto, Québec, 2016, 144 pages



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