Liberté d’expression 2.0

Les lois et les tribunaux, garde-fous de la liberté d’expression sur le plan juridique, ne sont pas adaptés à la vitesse et à la fluidité des débats en cours dans l’opinion publique sur les limites de la liberté d’expression. Le devoir de réserve des juges les contraint à s’exprimer à travers leurs jugements, pas en 140 caractères. Et c’est tant mieux. Au quotidien, c’est la société civile qui façonne les tenants et aboutissants de la liberté d’expression. Malheureusement, parmi ceux qui ont une plus grande tribune, certains dérapent. Les humoristes au premier chef.

Selon Radio-Canada, l’humoriste Guy Nantel disait cette semaine en conférence de presse que « le droit le plus fondamental à l’égalité dans une société, c’est d’avoir des humoristes qui font des blagues sur vous ! Le jour où l’on arrêtera de se moquer sous prétexte que vous êtes trop faibles, nous serons une société méprisante qui masque son dédain dans la fausse gentillesse et la rectitude politique ». Euh, pardon ? Par ce seul commentaire, M. Nantel multiplie les absurdités : il élève au rang de droit fondamental celui de faire rire de soi par des humoristes. Il affirme que ne pas rire de quelqu’un équivaut à du dédain. Il occulte toutes les circonstances où l’humour se fait au détriment d’un individu.

J’aurais aimé croire que ces propos de M. Nantel étaient formulés en blague, mais non. D’ailleurs, avec tout le sérieux du monde, Mike Ward a avancé le même argument devant le Tribunal des droits de la personne dans le dossier l’opposant à Jérémy Gabriel. Selon ce que rapporte le jugement rendu dans cette affaire, M. Ward croit que « le fait de ne pas rire de quelqu’un, c’est l’exclure, le considérer comme trop faible et le prendre en pitié. Rire de quelqu’un, c’est l’inclure ».

J’oeuvre dans le secteur de l’éducation auprès des jeunes de niveau secondaire. Je promets que je n’engagerai ni M. Ward ni M. Nantel pour sensibiliser quelque jeune que ce soit à l’intimidation. N’empêche que ces individus occupent une place prépondérante dans le débat public sur la liberté d’expression. Dans la vidéo de MM. Ward et Nantel où ils reprennent un numéro qui n’a pas été présenté au dernier Gala les Olivier en raison de risques de poursuites allégués, tous deux sont présentés comme des défenseurs de la liberté d’expression. Cette vidéo a été vue 1 053 675 fois. Combien de personnes ont lu le jugement Ward c. Gabriel ?

C’est en ce sens qu’en marge de la jurisprudence, la société civile est contrainte à négocier elle-même les balises de la liberté d’expression. Mario Tessier et Peter McLeod ont frappé cette semaine le mur de l’opinion publique sur les réseaux sociaux et ont dû retirer une publicité considérée comme dégradante pour les femmes. Cette pub mettait en vedette les deux humoristes, un poteau… et une danseuse nue. Par son jugement rapide et sans appel, le public a tranché concernant une publicité qui de toute façon n’aurait jamais été jugée contraire à la loi. Une question demeure : à quoi pensaient MM. Tessier et McLeod en diffusant cette publicité ?

Une telle question demeure sans réponse satisfaisante parce que les canaux que nous empruntons pour discuter de la liberté d’expression ne sont pas propices à l’échange et à la compréhension mutuelle. Les médias traditionnels ne sont accessibles qu’à quelques privilégiés et servent à distribuer un message. La conversation y est quasi inexistante. Les réseaux sociaux démocratisent les échanges, mais demeurent des forums où la plupart du temps, on tente de faire valoir son opinion sans objectif de compréhension de l’autre. Les débats y sont souvent stériles, et violents par moments.

Dans tous les cas, de telles méthodes de communication servent bien les humoristes qui souhaitent attirer l’attention et ainsi vendre des billets. Il y a d’ailleurs lieu de se demander si certains humoristes ne suscitent pas la controverse strictement pour vendre des billets. Si toutefois des humoristes se positionnent véritablement comme défenseurs de la liberté d’expression, ils gagneraient à mettre leur micro et leurs stratégies de communication de côté et à dialoguer de vive voix, sans artifice, avec ceux qui rient de leurs blagues, ceux qui rient jaune et ceux qui ne rient pas. Si Mike Ward et Guy Nantel acceptent de coprésider un forum sur la liberté d’expression, je réserverai ma place immédiatement.

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