Vers l’infini et plus loin encore

Une femme et son coran. Un monde sans religion est impossible, croit Roger-Pol Droit, étant donné le «rapport avec l’infini» qui habite les humains.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une femme et son coran. Un monde sans religion est impossible, croit Roger-Pol Droit, étant donné le «rapport avec l’infini» qui habite les humains.

Dès les premiers mots de ce magnifique ouvrage, Roger-Pol Droit se livre à une confession. Comme bien des parents de sa génération — il est né en 1949 —, le philosophe n’a pas cru bon de donner une éducation religieuse à sa fille. Il voulait, explique-t-il, ne pas l’influencer en cette matière et lui laisser faire ses choix. Or, quand sa petite Marie est arrivée à l’adolescence, le papa de bonne foi a dû se demander s’il n’avait pas erré. Sa fille, laissée dans l’ignorance des affaires religieuses, souffrait d’inculture.

« Pourtant, écrit Roger-Pol Droit, il est indispensable d’avoir, sur toutes ces questions, des points de repère. Pour la “culture générale” et la compréhension des oeuvres d’art. Pour la vie quotidienne dans le monde actuel. Dans tous les pays, à présent, voisinent des gens de croyances différentes, qui doivent apprendre à se connaître. » Plus encore, continue le philosophe, « les religions sont un élément essentiel de l’expérience humaine ». Ne pas les connaître — la question d’y adhérer ou non est une autre affaire —, c’est se priver de « trésors d’humanité ».

Le philosophe le reconnaît : il s’est trompé en laissant sa fille à elle-même dans ce domaine. Il a donc voulu corriger cette erreur en publiant, en 2000, Les religions expliquées à ma fille (Seuil). Le beau livre qu’il publie cette saison, Les religions expliquées en images, reprend le même texte dans une édition de luxe.

Avec Luc Ferry, Roger-Pol Droit est un des plus remarquables vulgarisateurs philosophiques contemporains. Ses essais Une brève histoire de la philosophie et Maîtres à penser (Champs, 2011 et 2013, respectivement) s’imposent comme des références essentielles pour les non-spécialistes. Pédagogue, le philosophe ne cherche jamais à jeter de la poudre aux yeux ; il veut faire comprendre des oeuvres et des idées complexes à des lecteurs motivés.

Le même souci l’anime dans Les religions expliquées en images. Il n’a pas la prétention, confie-t-il à sa fille, de percer le mystère des religions, c’est-à-dire d’expliquer les raisons de leur existence, mais il soutient qu’il est possible de les « raconter », de dire « ce qu’elles contiennent » et de percevoir l’esprit des plus importantes d’entre elles, nommément le judaïsme, le christianisme, l’islam, l’hindouisme et le bouddhisme.

Un phénomène universel

Le projet du philosophe s’apparente, d’une certaine manière, à celui du cours Éthique et culture religieuse, quand il ne dérape pas : il ne s’agit pas d’identifier la meilleure religion ou de déterminer s’il est préférable de croire ou pas, mais de regarder les religions « comme des témoignages de la recherche inquiète des humains ». Les confessions sont multiples, mais « cette recherche est une », affirme Roger-Pol Droit.

La religion est un phénomène universel. Cela ne signifie pas que tous les humains sont croyants ou pratiquants, mais que, « dans l’histoire humaine, une société où il n’y ait pas du tout de religion, cela n’a jamais existé ». Toutes les religions, poursuit notre guide, se distinguent par un côté intérieur (la foi, la croyance, les sentiments religieux) et un côté extérieur (les rituels, les vêtements, les fêtes). D’autres « couples d’opposés » sont aussi indispensables à leur compréhension. Les religions, par exemple, tracent une frontière entre le sacré et le profane, forcent la réflexion sur le fanatisme et la tolérance ainsi que, par conséquent, sur la nécessaire transition des sociétés religieuses vers les sociétés laïques, seules à même d’assurer la liberté de conscience et la coexistence pacifique entre les diverses convictions quant à la religion.

Une fois ces considérations générales établies, Roger-Pol Droit présente avec intelligence, délicatesse et ouverture d’esprit la révolution monothéiste opérée par le judaïsme, la religion de l’amour qu’est le christianisme, la révolte protestante contre les dérives institutionnelles du catholicisme, de même que les piliers de ces religions qui nous sont moins familières en Occident, comme l’islam, l’hindouisme et le bouddhisme (le statut religieux de ce dernier est contesté, mais ne fait pas de doute pour le philosophe).

L’athéisme, conclut Roger-Pol Droit, demeure bien sûr une option, et ceux qui le choisissent n’ont rien d’immoral. Le philosophe affirme toutefois qu’un monde sans religion lui semble impossible, étant donné le « rapport avec l’infini » qui habite les humains et leur besoin de rites.

Très richement illustré par des reproductions d’oeuvres d’inspiration religieuse des Jérôme Bosch, Rembrandt, Philippe de Champaigne et Chagall ainsi que par de saisissantes photographies de manifestations et de lieux religieux, ce somptueux ouvrage, grâce à son texte de grande qualité intellectuelle, transcende l’intention décorative et est un modèle de beau livre.

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Les religions expliquées en images

★★★★

Roger-Pol Droit, Seuil, Paris, 2016, 144 pages

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 10 décembre 2016 10 h 04

    Apprendre à bien vivre pour bien mourir

    Cela m’importe peu qu’un monde sans religion soit impossible à imaginer. L’univers philosophique me suffit. La philosophie, par la fréquentation de ses différentes écoles de sagesse millénaires, est pour moi une véritable cure pour le cancer de l’âme et le mal de vivre qu’il engendre. J’en fais donc usage abondant dans mon hygiène de vie pour améliorer mon soin et mon souci pour moi-même, les autres et la nature qui m’a mis au monde. Je suis en contact avec l’univers infini des idées, car je n’aurai pas assez de ma vie pour lire et comprendre tous les livres qui ont été écrits. Enfin, le choix de l’athéisme me rend responsable de mon propre salut dans le monde de l’ici-bas.

    Marc Therrien

  • Michel Lebel - Abonné 10 décembre 2016 15 h 21

    Dieu!

    L'Occident actuel vit, pour la première fois, comme si Dieu n'existait pas. On en voit certaines conséquences qui amènent la création d'autre dieux, dont l'individualisme, l'hédonisme, l'argent, le consumérisme, le relativisme et le nihilisme, et j'en oublie d'autres certainement! Bref, l'Occident ne peut se satifaire vraiment de ces dieux créés par lui; ils ne répondent pas à ces grandes interogations sur le sens de la vie et la mort. L'homme occidental se reliera donc tôt ou tard à Dieu. Dieu lui est vital, indispensable, pour se connaître et refaire son unité. L'homme ne peut vivre disperser.


    Michel Lebel

    • François Beaulé - Abonné 12 décembre 2016 09 h 43

      L'autre possibilité est le déclin de la civilisation occidentale. Les civilisations ne sont pas éternelles !

  • François Beaulé - Abonné 12 décembre 2016 09 h 51

    La religion essentielle

    La religion est une dimension essentielle de l'humanité, plus encore que la politique et l'économie. De la dualité humaine, individuelle et sociale, seule la religion peut mener à une unité profonde.