Une quête de sens tout écartillée

Les églises se sont vidées. Reste la messe de minuit, quelques rituels épars, et encore.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les églises se sont vidées. Reste la messe de minuit, quelques rituels épars, et encore.

Le numéro de L’Itinéraire acheté dans le métro des mains de mon camelot attitré — du genre doux bougon — arbore ce mois-ci, en lettres gothiques, le titre « Croyances, superstitions et religions. Jusqu’où nous définissent-elles ? ».

S’ensuit un long dossier plutôt fouillé sur la question. « Généralement, les croyances des autres auxquelles nous n’adhérons pas nous apparaissent comme des superstitions », y souligne à juste titre le sociologue Raymond Lemieux.

Conclusion : croyez à ce que vous voudrez, mais laissez les autres libres d’en faire autant dans leur cour, sans les juger, s’ils vous foutent la paix en retour. L’intolérance est le plus grand des maux. Tu parles !

Dans le temps de Noël comme à Pâques, les legs du religieux reviennent sur le tapis. Autant en profiter. Cruciaux, mais mis sous le boisseau le reste de l’année.

Tel est pourtant le sujet du documentaire Ma foi, qui sera diffusé à Télé-Québec lundi à 21 h. Un jeune réalisateur québécois, Thomas Rinfret, élevé loin des bénitiers, se demande s’il doit faire baptiser ou pas son bébé. Pour tout dire, notre homme cherche d’abord à découvrir s’il subsiste quelque chose de bon dans les religions aujourd’hui.

Le voici donc parti en quête de sens, loin des fous de Dieu, chez des croyants montréalais aux bras ouverts : un prêtre catholique, un imam, une femme rabbin. Il a dû fouiller, on s’en doute, pour trouver de pareils marginaux inspirants, collés à leurs traditions religieuses, accueillant la veuve et l’orphelin, cools comme le père Emmett Johns, alias Pops.

On constate : les ministres du culte gais, eux-mêmes discriminés, au ban de leurs hiérarchies respectives, se montrent particulièrement compréhensifs envers les rejetés de la société. On n’ira pas leur jeter la pierre.

Ça prendrait d’autres documentaires, plus de films de fiction (Denys Arcand et Bernard Émond ont donné dans le créneau), davantage de livres et de tribunes pour faire la lumière sur une dimension spirituelle devenue suspecte, et pas entièrement à raison. Des niveaux de conscience réclament d’être explorés.

Voix intérieure

Balayée sous le tapis au Québec avec un Ouf ! de soulagement mais sans qu’on se pique trop d’analyse, la religion nous hante, veux, veux pas. Va pour la messe de minuit et quelques rituels identitaires épars. Reste à inventorier les profits et pertes après plusieurs siècles de catholicisme, puis après son rejet brutal.

Un gros pan de mur s’est écroulé il y a cinquante ans (pour une société, c’est court) en laissant des séquelles collectives et des trous béants. On a envoyé valser de concert les valeurs collectives cul par-dessus tête.

L’Église, avec tous les scandales de pédophilie sortis de son sac, n’a pas trop de leçons à donner au chapitre de la vertu. Sur la place des femmes, la contraception, l’homosexualité, le remariage des divorcés, elle retarde encore d’un siècle ou deux, même sous le pape François. Et ne comptez pas sur les attentats perpétrés au nom d’Allah pour faire de la pub aux religions en général.

Quand même… Aux infos, en regardant les maires et les gens d’affaires corrompus à l’os prendre à la queue leu leu le chemin de la prison (ou s’en sortir par des tours de passe-passe), on s’interroge : au moment de fourrer leur monde pour s’en mettre plein les poches, une petite voix intérieure ne s’est-elle donc pas levée pour protester et dire : « C’est mal, on laisse tomber »? 

Non, semble-t-il. Ou vite étouffée, la petite voix. D’ailleurs, tant d’autres le font aussi…

Le cynisme a beau occuper le champ collectif, on le sait bien que certains comportements sont dégueulasses. Comme détourner le bas de laine des petits épargnants dans son compte aux îles Caïman, ou tirer sur tout ce qui bouge, ou harceler les gens à pleins médias sociaux en les poussant au suicide, juste par plaisir pervers. La trame s’effiloche dans notre mondialisation en dérive.

L’ombre du sacré persiste pourtant à planer au-dessus de nos têtes. Que voulez-vous ? On n’a pas abordé de front la question des valeurs communes à sauvegarder ni celle du besoin de transcendance, très fort chez plusieurs d’entre nous.

Et si, par crispation exaspérée après un trop long joug du clergé, notre plus grand échec consistait à n’avoir pas su trouver une éthique laïque et civique de suppléance afin de remplacer les dogmes du passé ?

Le matérialisme sauvage laisse un vide du côté de la quête d’absolu. Plusieurs non-pratiquants se sont concocté des croyances personnelles, avec des fragments de bouddhisme, des accents de soufisme et la lecture du Nouveau Testament. Ça se joue à la carte.

Sinon… Voir les ados se jeter dans les sectes ou le fondamentalisme pour mieux se sentir vibrer fait peur. Il leur manque quelque chose. Et quoi proposer ? On n’a pas les réponses. Juste des questions à se poser.

Tout ça pour ça

Parlant d’enjeu crucial tombé dans le caniveau : cette décision conjointe des ministères de la Culture et de l’Éducation d’allouer 10 millions, autant dire des grenailles, pour mieux ancrer la fréquentation des arts dans le milieu scolaire. On évoque en soupirant l’ensemble des consultations de l’année à travers la province en vue d’une nouvelle politique culturelle.

Tous ces mémoires lancent le même cri d’urgence : le goût des lettres, du cinéma, de la musique, des arts visuels, du théâtre, de toute forme de culture, s’acquiert dès l’enfance, et l’école doit jouer un rôle capital de courroie, surtout à l’heure des révolutions technologiques, quand les arts traditionnels perdent du terrain dans le grand magma.

Le Québec n’a pas des racines profondes dans le champ des arts et lettres et forme un contingent d’analphabètes. Tout projet de société digne de ce nom doit s’arrimer à la culture, à l’éducation et à quelques valeurs fondamentales aussi. Sans elles, notre obsession de la langue perd son sens et son socle. Dix millions… Et fonçons droit dans le mur, un coup parti.


 
2 commentaires
  • Pascal Barrette - Abonné 10 décembre 2016 19 h 00

    La liberté

    Toutes les religions ont promu et réalisé à des degrés divers ce qu'on a appelé des oeuvres d’amour, voire de civilisation. Elles ont toutes promu la poursuite du bien appelée morale. Hélas, elles ont toutes «fait la morale» dans tous les sens du terme. Elles ont inventé des prescriptions et surtout des proscriptions, souvent pour s’investir du pouvoir dont la culmination subversive et encore active est la théocratie. Au Québec, je situe cet apogée simili ou semi-théocratique à la mort de Pie XII en 1958 et de Duplessis en 1959. Drapées dans la lubie du droit divin, les religions ont presque toutes commis les crimes les plus innommables dont celui d’avoir occulté à des degrés divers la première des vertus rendant celles d’amour et de civilisation possibles, la liberté. Vous demandez, Madame Tremblay, si elles peuvent encore jouer un rôle, notamment dans l’appréhension de la transcendance. Oui si elles se défont de leur chape doctrinaire et sectaire. Oui si elles cessent de faire de leurs fondateurs des démiurges. Oui si elles arrêtent de cimenter chacun de leurs gestes et mots en diktats pour tous les lieux et pour tous les temps. Oui si elles redécouvrent la richesse et la portée du mythe. Comme vous le dites si bien, «des niveaux de conscience réclament d’être explorés».

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Johanne St-Amour - Inscrite 11 décembre 2016 08 h 38

    Curieux!

    Curieux, vraiment curieux cette croyance que les valeurs collectives ne peuvent exister que par l'intermédiaire des religions comme semble le supposer Odile Tremblay. Et croire que les valeurs comme l'honnêteté, la franchise, la solidarité, etc n'existent qu'à travers elles.

    Encore plus curieux cette expression «éthique laïque»! Je ne comprends vraiment pas! La laïcité est ce qui peut justement rassembler les personnes de toutes les confessions, c'est peu dire. Et pourquoi s'obliger à accoler éthique à laïque? L'éthique est... point! La laïcité est... point!

    Finalement, ce texte ressemble à une énième expression de nostalgie des religions. On croit que les «bonnes » valeurs appartiennent à la religion. Qu'aucun projet qui rassemble les gens ne peuvent «équivaloir» la religion! Des projets comme combattre la pauvreté, comme l'économie sociale, comme le travail en coopération, comme atteindre l'égalité entre les femmes et les hommes, comme instaurer une réelle laïcité.....