Quatrième essai et les buts

Les amateurs de football le moindrement aguerris savent qu’une équipe qui doit à tout prix tenter d’atteindre la zone des buts pour le touché plutôt que se contenter du botté de placement quasi-assuré n’est pas en bonne posture. L’envoi de 15 millions de cartes postales par le gouvernement Trudeau aux Canadiens cette semaine les appelle à une quatrième consultation en six mois sur la réforme électorale promise dans la plateforme libérale. Elle est lancée après la conclusion des travaux du comité spécial la semaine dernière et s’ajoute à la tournée pancanadienne de la ministre responsable, Maryam Monsef, ainsi qu’aux dizaines d’assemblées de circonscription tenues par des députés de tous les partis à la demande de la ministre.

Après avoir lui-même embrouillé les choses avec sa déclaration, dans nos pages, voulant que les Canadiens soient moins en appétit de changement de mode de scrutin maintenant qu’ils ont élu son gouvernement, Justin Trudeau réaffirmait en fin de semaine au Toronto Star sa détermination à respecter son engagement. Les libéraux se défendent d’improviser quant à la tournure que prend le débat dominé par la proportionnelle et la tenue d’un référendum sur la question, la mégaconsultation en ligne était dans les cartes depuis longtemps.

Le plus récent stratagème libéral est tout de même cousu de fil blanc. Ne cherchez pas dans le questionnaire de MaDémocratie.ca les mots « référendum », « proportionnel » ou « uninominal », on catégorise les réponses selon les thèmes plus vagues de valeurs, de préférences et de priorités pour finir par accoler une étiquette à chaque répondant. C’est ainsi que vous serez qualifiés de coopérateur, d’innovateur, de défenseur, de pragmatique ou encore de critique au terme de l’exercice.

Les affirmations avec lesquelles on doit se dire plus ou moins en accord sont au mieux incohérentes, au pire biaisées, et les répétitions abondent. On a ainsi beaucoup recours à la formule du « même si » pour exposer des inconvénients à de nouvelles façons de faire les choses. Un gouvernement devrait-il avoir à négocier ses politiques avec les autres partis « même s’il était… plus difficile de déterminer à qui attribuer les politiques » ou « même si cela doit ralentir l’action du gouvernement ? » Ou encore, « il devrait y avoir au Parlement des partis qui représentent les points de vue de tous les Canadiens, même si certains étaient considérés comme radicaux ou extrêmes ». Un dernier exemple : « Un bulletin de vote devrait être facile à comprendre, même s’il fallait pour cela que les électeurs aient moins de possibilités d’exprimer leurs préférences. » Préférences comme dans « mode de scrutin préférentiel », celui pour lequel Justin Trudeau a déjà dit avoir un penchant. Et qui favorise les deuxièmes choix des électeurs, les partis plus au centre. Au Canada, les libéraux.

Vous pouvez même choisir de publier vos résultats comme pour les jeux-questionnaires en ligne ! Inviter vos amis à remplir le questionnaire ! On est vraiment tendance ! Tendance au point où la moquerie et la dérision se sont emparées de l’initiative libérale sur les médias sociaux, n’ajoutant rien à la crédibilité de la démarche.

Les chercheurs-concepteurs de MaDémocratie.ca, Vox Pop Labs, sont connus pour leur Boussole électorale utilisée par Radio-Canada/CBC lors des campagnes électorales. Outil d’autoévaluation de l’électeur avant tout, il n’a pas de prétention scientifique au même titre que les sondages et mise plutôt sur une méthodologie rigoureuse visant l’interaction et la catégorisation des répondants selon les besoins du client.

On est donc curieux de voir comment la ministre Monsef va justifier la crédibilité qu’elle compte accorder à ces données, elle qui se moquait la semaine dernière de l’indice Gallagher suggéré par le comité spécial pour calculer la proportionnalité des résultats électoraux. Pas le meilleur coup d’une membre d’un gouvernement qui veut baser ses politiques sur les faits.

Et c’est sans compter ce qui semble être une limitation technique. La ministre Monsef parlait lundi de « 8000 répondants uniques » dès les premières heures en ligne, alors qu’on peut facilement répondre autant de fois qu’on le veut.

En fait, un questionnaire comme celui-là, qui tourne autour du pot des vrais concepts et des systèmes électoraux, aurait pu à la rigueur être utile au tout début de la démarche. La guerre des interprétations des données qui ne manquera pas d’arriver lorsqu’elles seront publiées est inévitable, mais elle aurait fait perdre moins de temps au départ. Elle risque de prolonger le processus au-delà du délai mentionné par Élections Canada pour mettre en place la réforme à temps pour l’élection générale prévue en 2019, l’objectif de la plateforme libérale qui est plus confus à chaque sortie de la ministre Monsef.

Le débat autour de MaDémocratie.ca est à l’image du reste, les partis fédéraux n’ont pas su s’élever au-dessus de leurs intérêts immédiats. Les libéraux ralentissent la machine avec ce questionnaire, tandis que le prétendu consensus de l’opposition au comité spécial ne doit pas masquer le fait que les conservateurs n’y visaient qu’une recommandation sur un référendum, et les néodémocrates sur la proportionnelle.

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