Sauver nos âmes?

C’est passé presque inaperçu, et pourtant… La semaine dernière, Internet Archive, organisation à but non lucratif, a lancé un appel aux dons, afin de financer une copie de l’ensemble de ses données pour mieux les mettre en sécurité au Canada.

Sur son blogue, Brewster Kahle, fondateur de cette vaste bibliothèque du Web qui chaque semaine sauvegarde des millions de pages numériques à des fins documentaires, estime la chose désormais urgente, depuis l’élection le 9 novembre dernier de Donald Trump qui, selon lui, annonce une période incertaine pour la protection du savoir, le respect de l’information, mais aussi de la mémoire collective dans une ère de post-vérité dont le principal artisan vient d’être porté au pouvoir par des électeurs qui ont fait basculer depuis longtemps l’information dans un régime inquiétant de croyances.

À preuve : sur les ondes de CNN, il y a quelques jours, une électrice de Trump a soutenu avec assurance que des millions d’électeurs illégaux ont porté les démocrates à la victoire en Californie et d’autres États. Ça se passait lors d’un panel de citoyens pro-Trump invités à commenter l’actualité et les récentes décisions prises par le président désigné.

Confrontée au caractère fallacieux de l’information, au fait qu’elle provenait d’un site de fausses nouvelles, qu’elle n’était que vile rumeur visant à dénigrer les démocrates, la petite grand-mère — oui, oui, c’était une petite grand-mère au sourire charmant ! — ne s’est jamais démontée, invitant même la journaliste qui recueillait l’opinion de ce panel de citoyens ordinaires, à aller sur Google pour cesser de douter et trouver par elle-même cette vérité irréfutable qui était désormais devenue la sienne.

On ne cesse de le répéter dans le cadre de cette chronique : il y a bel et bien quelqu’un, quelque part, qui a éteint les Lumières !

Qu’Internet Archive cherche à mettre son savoir à l’abri d’un chef d’État qui va faire de la surveillance et de la sécurité le carburant de sa présidence, qui ne se gêne plus pour détourner les faits, en inventer, en effacer, pour nourrir son populisme dévastateur, n’a rien donc rien d’étonnant, même si la démarche a des relents un peu opportunistes. Pour Internet Archive, tous les moyens sont bons pour attirer les regards sur son manque criant de fonds. L’élection de Trump, comme n’importe quoi d’autre.
 

Impossible ici

Tiens, au-delà de la mémoire du Web, l’Amérique de Trump pourrait également songer à envoyer au Canada des copies de sauvegarde du roman de Sinclair Lewis, premier écrivain américain à recevoir le Nobel de littéraire en 1930, It Can’t Happen Here. Traduit en français par Raymond Queneau sous le titre Impossible ici (Éditions de La Différence), le livre connaît un regain de popularité depuis quelques mois tant il semble avoir anticipé, avec une justesse inquiétante, l’actualité des derniers mois.

Impossible ici mérite d’être relu. Oui ! Oui ! Il suit le destin du sénateur Berseliuz Windrip, surnommé Buzz, qui, à la surprise générale, remporte l’élection présidentielle de 1936, contre Roosevelt. Sinclair Lewis s’est inspiré de Huey Pierce Long, vrai politicien, populiste sudiste, figure du fascisme américain, devenu gouverneur de la Louisiane, puis sénateur de cet État en appelant à redonner à l’Amérique sa grandeur d’antan. Dans son État, il a pratiqué une purge dans l’administration pour y placer ses hommes. Il a érigé le clientélisme en système. Il voulait dégommer Roosevelt du pouvoir lors des élections de 1936, mais il est mort assassiné un an plus tôt.

Buzz Windrip poursuit donc le sombre dessein du triste bonhomme, dans la fiction s’entend, et ce, en masquant ses inclinations fascisantes pour arriver au pouvoir. Une fois installé à la Maison-Blanche, il s’attaque à l’influence du Congrès, forme des milices qui portent son nom, réduit le droit des femmes, des minorités, ouvre des camps de travail pour y envoyer ses opposants… Cette dystopie est commentée par Doremus Jessup, rédacteur en chef d’un journal libéral, The Vermont Vigilance, qui autopsie avec rigueur et désolation les abus de pouvoir de Windrip. Abus, qui loin de troubler ses électeurs, renforcent même leurs convictions.

L’oeuvre de Sinclair Lewis, qui était le mari de la brillante journaliste Dorothy Thompson, chef du bureau du New York Post à Berlin en 1931 ayant réussi à obtenir une entrevue avec Adolf Hitler cette année-là, n’était jusqu’à aujourd’hui qu’une critique bien ficelée de la montée des régimes totalitaires en Europe, dérive qu’il rapproche de son lectorat américain par l’entremise de la fiction. Et bien sûr, il serait dommage de laisser l’histoire contemporaine, 80 ans plus tard, en faire une prophétie.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 décembre 2016 01 h 28

    bonne semaine cher ami

    Monsieur Deglise on vous reconnait vraiment, que vous avez un nom prédestiné, si on nait faschisme peut etre naissons nous d'église, monsieur ce n'est pas un reproche que je vous fais, j'ai trop lu Ouaknine pour me le permettre, j'aime trop ceux qui s'interroge, hé, oui, qu'elle est la finalité humaine, un jeu de hasard cosmique, enfin si nous aimons le moindrement l'histoire c'est ce qui nous semble,

  • Serge Morin - Inscrit 5 décembre 2016 08 h 44

    Essayez de glisser dans un commentaire ou une discussion une allusion au Führer et vous allez récolter des points Godwin .
    Mais ça, c'était il y a moins d'un mois.

  • Raynald Richer - Abonné 5 décembre 2016 11 h 10

    Une ère de pré-vérité


    Utiliser le mot ère de post-vérité ou post factuel suppose qu’il y a eu un jour une ère de vérité. Ce qui est faux bien sûr. Il y a toujours eu des mensonges subtils ou grossiers véhiculer par les vendeurs, les politiciens et les médias de tout acabit. Staline et Hitler ne sont pas devenus dirigeants en racontant la vérité. Penser aux rôles qu’ont joués les radios lors du massacre des Tutsis au Rwanda, au scandale de la Brink au Québec, au reportage d’enquête sur le mari de Pauline Marois durant les élections provinciales de 2014, etc., etc., etc. Les exemples sont aussi nombreux que diversifiés.

    Il n’y a pas d’ère de post-vérité simplement parce qu’il n’y a pas eu d’ère de vérité.

    Il y a plutôt des médias sociaux qui sont incontrôlables et qui peuvent répandre la rumeur publique à une échelle jamais vue jusqu’a maintenant. Il y a aussi des médias traditionnels qui distribuent essentiellement de l’opinion et qui prennent position dans les débats publics. Ce faisant, ces médias traditionnels perdent de plus en plus de crédibilité.
    Bref, nous assistons à une guerre entre deux pouvoirs médiatiques ou l’enjeu est le pouvoir d’influence. Ironiquement, le néologisme post-factuel est lui même post-factuel, car en fait, nous sommes toujours dans une ère de pré-vérité.

    • Marc Therrien - Abonné 5 décembre 2016 16 h 51

      «Ironiquement, le néologisme post-factuel est lui même post-factuel, car en fait, nous sommes toujours dans une ère de pré-vérité.»

      Avec un sourire en coin, j’ajoute ironiquement : «et ça c’est vrai!».

      Pour moi, le monde virtuel des réseaux sociaux n’est rien de plus qu’une mutation de la tradition orale par laquelle le texte exprimé se transforme au gré des intérêts particuliers de chacun et on accepte que des erreurs s’ajoutent à chaque nouvelle version de l’histoire racontée. Et quand cette oralité s’agrémente d’autoréférence et que la réalité et la fiction se meuvent en spirale, le tournis engendré donne la nausée.

      Marc Therrien

    • Pierre Pinsonnault - Abonné 6 décembre 2016 01 h 59

      «Avec un sourire en coin, j’ajoute ironiquement : «et ça c’est vrai!».»

      Quant au soussigné j'ajouterais on ne peut plus sincèrement : la revue Argument, vol 19, n° 1, automne hiver, 2016-2017, contient entre autres un Dossier intitulé «Les nouveaux visages de la bêtise», p. 71 à 116, que j'ai découvert avec bonheur il y a près d'un mois comme simple abonné.

      Quatre auteurs traitent de la question suivante : «Y a-t-il une bêtise spécifiquement contemporaine ?».

      http://www.revueargument.ca/trouvez-un-texte/par-n

      Ce dossier sur la bêtise humaine a un rapport certain avec le «caractère fallacieux de l’information» mentionné par M. Deglise.

      En vérité, en vérité je vous le dis, ... allez lire pour voir (sourire en coin aussi).

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 décembre 2016 08 h 10

      Si quelqu'un vous dit «Je vous dis la Vérité», sauvez-vous.

      PL

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 6 décembre 2016 16 h 43

      @MT C'est comme l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours.