Stupidités, cupidités

Faisons donc le terrible bilan : un homme pathologiquement narcissique, sorte de voyou ploutocrate, à la tête du pays le plus puissant du monde. L’exécutif rempli de militaires quasiment paranoïaques, eux aussi au tempérament douteux, peu réfléchis et à l’humilité défaillante. La Chambre des représentants gérée par un républicain de droite orthodoxe et dur, admirateur de Friedrich Hayek et de Milton Friedman. Un Sénat, qui normalement devrait servir de contrepoids au pouvoir de la Maison-Blanche, avec une majorité républicaine, dirigée par un homme pour qui Obama le centriste est un dangereux gauchiste déterminé à détruire le système capitaliste et les moeurs traditionnelles.

Et que dire de l’opposition officielle, principal espoir pour freiner les sursauts d’un président Trump manifestement instable ? Le Parti démocrate est divisé comme jamais entre sa faction conservatrice, dont font partie le président Obama et le couple Clinton, et l’aile gauche, menée par Bernie Sanders et Elizabeth Warren. À présent, cette fracture se fait jour quant au choix du prochain président du Comité national démocrate. Sanders appuie Keith Ellison, un démocrate afro-américain du Minnesota converti à l’islam et partisan de Sanders durant sa campagne contre Hillary lors des primaires. En revanche, Obama et ses alliés cherchent un candidat moins « progressiste » qui respecterait les barons du parti ayant appuyé dans leur grande majorité la candidature de Clinton et la politique du président sortant.

« Ce n’est pas assez pour quelqu’un de dire “Je suis une femme ! Votez pour moi” », a récemment déclaré Sanders devant un auditoire d’étudiants à Boston. « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une femme qui a le courage de tenir tête à Wall Street, aux sociétés d’assurances, aux sociétés pharmaceutiques, à l’industrie des combustibles fossiles. » Évidemment, Sanders faisait référence à Hillary, mais il laissait aussi entendre à ses propres partisans que lui aurait réussi à battre Trump. D’ailleurs, son hypothèse est loin d’être déraisonnable. L’élection a basculé sur trois États de la « ceinture de rouille », auparavant des lieux fiables pour les démocrates : le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie. Là, les fameux petits Blancs mâles et aliénés (et certaines de leurs épouses) ont voté Trump en proportion juste assez importante pour lui permettre de remporter le Collège électoral, malgré sa défaite dans le vote populaire. Sanders avait gagné les primaires démocrates du Wisconsin et du Michigan contre Clinton en grande mesure parce qu’il disait plus ou moins la même chose que Trump sur trois points clés : les Clinton (Bill et Hillary) avaient trahi la base démocrate et la classe ouvrière avec la promulgation de l’ALENA et d’autres accords de libre-échange qui ont entraîné nombre de délocalisations d’emplois au Mexique et en Chine ; le financement des campagnes électorales était totalement corrompu par les grands dons venant des riches ; et le « système » politique était grosso modo truqué contre les petites gens. Hillary Clinton avait beau répéter quelques-uns des slogans égalitaires de Bernie pendant la campagne, elle n’était pas convaincante, et pour cause. Elle n’y croyait pas vraiment, ayant profité durant toute sa carrière de la largesse des grandes chaînes, des grandes banques et du clientélisme pratiqué par son mari et ses amis.

Malheureusement, notre futur président ne croit pas non plus à ses propres slogans. Les gens qui ont voté pour Trump par désespoir et frustration seront à leur tour déçus. La téléréalité n’est pas la politique réelle, et les talents de négociateur immobilier à Manhattan ne se transfèrent nullement en négociation avec la Chine, ou même avec le Canada… si jamais le nouveau président tentait vraiment de démanteler l’ALENA. En tout cas, rien n’est garanti, sauf un manque de sincérité et de franchise. Trump est d’abord et avant tout un représentant de commerce, un impresario avec une marque à vendre. Il serait surprenant que le président désigné, bourgeois de souche, bénéficiaire d’un héritage considérable et aujourd’hui milliardaire, choisisse la solidarité avec le prolétariat au lieu des intérêts de sa classe économique. Déjà, on peut prévoir qu’en harmonie avec les deux chefs républicains du Congrès, Paul Ryan et Mitch McConnell, Trump baissera l’impôt sur le revenu des particuliers et des entreprises ainsi que celui sur les gains en capital. De plus, on peut s’attendre à un grand affaiblissement de l’Agence de protection de l’environnement, qui sera dirigée par Myron Ebell, libertaire luttant depuis longtemps contre le consensus scientifique au sujet du changement climatique.

Le plus triste, c’est que, d’une certaine manière, les démocrates ont perdu face à Trump non pas par stupidité, mais par cupidité. Il n’était pas suffisant pour le couple Clinton de demeurer huit ans à la Maison-Blanche; il leur en fallait encore plus. Fin mai, Bernie Sanders devançait Trump dans les sondages par une moyenne de 10 points, alors que Hillary se trouvait à égalité avec son éventuel adversaire. Comme Trump, elle n’a jamais appris à partager ses jouets avec les autres enfants.

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17 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 décembre 2016 01 h 03

    stupidité cupidité

    n'est ce pas la maladie dont sont atteints toutes les especes

  • François Dugal - Inscrit 5 décembre 2016 07 h 59

    Deux proverbes

    "Vox populi, vox Dei" (la voix du peuple, c'est la voix de Dieu). Vos compatriotes ont voté pour le candidat Trump, monsieur MacArthur; voilà ce que ça donne quand un pays n'investit pas dans son système d'éducation. A un moment donné, il faut en assumer les conséquences.
    "In God we trust", la devise ornant vos billets de banque, révèle la véritable nature de votre pays : est-te vous une démocratie ou une théocratie?
    Voulez-vous émigrer au Canada? Je suis persuadé que vous avez le profil requis pour faire partie du "plusse meilleur" pays du monde!

    • Marc Therrien - Abonné 5 décembre 2016 18 h 12

      Et une citation: "L'argent qu'on possède est instrument de la liberté; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. " Jean-Jacques Rousseau dans "Les confessions".

      Comme Dieu, Trump est la création de ces hommes et de ces femmes remplis d’espérance qui accepteront de le servir jusqu’à la crise de la foi.

      Marc Therrien

  • Carl Tessier - Abonné 5 décembre 2016 09 h 29

    Votre dernier paragraphe dit tout.

    • Pierre Robineault - Abonné 5 décembre 2016 12 h 20

      D'accord mais la dernière phrase le dit encore mieux!

    • Cyril Dionne - Abonné 5 décembre 2016 17 h 56

      Le dernier paragraphe contient des demi-vérités. Bernie Sanders n'aurait pas battu Donald Trump. Vous errez même si j'étais un de ceux qui espéraient voir Sanders à la maison blanche. Vous vous fiez encore à ces sondages qui donnaient une victoire à plus de 90% pour le clan Clinton. Les données de ces sondages étaient erronées. C'est à se demander si ces sondages ne faisaient pas partis de la propagande des néocolonialistes, des néolibéralistes, des mondialistes, des libre-échangistes, de Wall Street et du 1%. Vous n'aviez qu'à regarder le résultat des primaires pour vous apercevoir que rien n'empêcherait Donald Trump de devenir président. C'était évident depuis le début, bien avant le résultat de l'élection et je l'avais écrit en noir et en blanc dans ce même journal après avoir essuyé de nombreuses critiques.

      Sanders était un politicien de carrière qui partageait beaucoup d'idées avec le Donald. Mais, il ne faudrait jamais oublier que les Américains ne sont pas des socialistes. Ils sont pour une république démocratique avec une intervention minime du gouvernement, et ceci, pour le meilleur ou pour le pire. Sanders était trop à gauche, lui qui était d'un état qui ne compte même pas 1% de la population américaine.

      Et pour l'auteur de ce billet, le petit-fils du milliardaire John D. MacArthur, il n'a pas encore compris l'équation. J'imagine que de la perspective de New York, l'élection de Donald Trump ne fait aucun sens, mais pour l'Américain moyen, c'était la seule alternative à cette élite qui se fout du monde ordinaire.

      Donald Trump sera un bon président pour les Américains puisqu'il redonnera aux gens ordinaires, leur dignité socio-économique. Tout le monde a déjà oublié que cette élection était pour un changement politique radical et pour un "New Deal" économique. Mais pour les autres nations, notamment le Canada, le Mexique, la Chine et autres, attachez vos tuques. Hoc enim bonum est.

  • Réjean Martin - Abonné 5 décembre 2016 09 h 48

    quel excellent papier

    bénissons Le Devoir de vous avoir, Monsieur. Surtout pour avoir dit que Bernie aurait , lui, pu l'emporter!

  • Nadia Alexan - Abonnée 5 décembre 2016 11 h 06

    Les États-Unis sont devenus un triste exemple d'une ploutocratie.

    Oui. C'est vraiment triste que le pays qui se vantait de démocratie, dans le passé, et d'être ouvert à recevoir les plus démunis du monde, soit devenu l'exemple du fascisme et de ploutocratie.