Il était une fois dans l’Ouest

On dit que John Williams, avec Butcher’s Crossing, a ouvert la voie à un Cormac McCarthy. Avant lui, le roman western était une sous-catégorie du roman de gare, rien d’autre que des tombereaux de petits livres brochés habituellement écrits par Zane Grey ou Louis Lamour et déversés sur les présentoirs du Pharmaprix ou à la tabagie du coin. Puis arrive, en 1960, ce poète et prof de littérature de Denver qui permet à la mythologie de la frontière d’accéder à la respectabilité littéraire. Le roman western ne serait plus la chasse gardée d’une lignée de tâcherons pressés et d’inconnus au bataillon. Méridien de sang (1985), le chef-d’oeuvre de McCarthy, et Lonesome Dove de Larry McMurtry (prix Pulitzer la même année) devenaient possibles.

Butcher’s Crossing raconte une chasse aux bisons. On est dans les années 1870, le cheval de fer cavale désormais jusqu’aux rivages du Pacifique, la Conquête de l’Ouest s’achève. Au nord, une coalition de guerriers sioux et cheyennes s’apprête, en un ultime sursaut, à bousculer le Septième de cavalerie du général Custer. Dans la vaste plaine du Kansas encore pratiquement inhabitée, mais sillonnée par des équipes de chasseurs professionnels, le bison, réduit à de petites hardes dispersées et harcelées sans merci, n’est déjà plus que l’ombre des grands troupeaux d’hier.

Mais là-bas, toujours plus à l’ouest, dans les montagnes sauvages du Colorado, de fertiles vallées couvertes de vertes prairies auxquelles on accède par des cols dérobés abritent toujours un imposant cheptel. Là s’est réfugié le gibier. Du moins, c’est ce que prétend Miller, le chasseur que rencontre le jeune Andrews. Lui, c’est le pied-tendre, un décrocheur de Harvard rêvant d’aventure, arrivé par la diligence d’Ellsworth, qui est un point de rassemblement de bétail promu à la dignité de petite ville quelques années plus tôt, et où servit brièvement Wyatt Earp, ex-chasseur de bisons et voleur de chevaux recyclé en shérif. Désolé, mais impossible d’y échapper. Dans le coin, le mythe est partout.

Un roman puissant

Quant à Butcher’s Crossing, c’est le village de pionniers dans toute sa splendeur désolée. Pas vraiment un village. Disons un centre de services à la mode de l’époque : magasin, hôtel, maréchal-ferrant, barbier, saloon, bordel. Une simple escale le long de la piste de l’Ouest. Une demi-douzaine de constructions basses entourées d’une poignée de tentes et séparées par une rue en terre battue, le tout endormi au gros soleil à rêvasser du chemin de fer, de sa lente et inexorable progression de grosse chenille fumante à travers la prairie, seul capable de métamorphoser ce campement de demi-sauvages en agglomération civilisée.

Pendant que j’absorbais les premières dizaines de pages de ce puissant roman à la prose somptueuse magnifiquement traduite par Jessica Shapiro, je croyais entendre une musique d’Ennio Morricone, je revoyais, pêle-mêle, l’impériale Claudia Cardinale du chef-d’oeuvre de Leone débarquant dans une bourgade de planches embryonnaire et toute résonnante de coups de marteau, et la fulgurante ellipse par laquelle Hergé, dans Tintin en Amérique, résume la Conquête de l’Ouest : de la découverte accidentelle d’un gisement de pétrole à la naissance d’une ville en l’espace d’une nuit, avec ses immeubles en hauteur et ses carrefours achalandés où le policier chargé de régler la circulation se moquera de la tenue de parfait cow-boy de Tintin, devenue folklorique du jour au lendemain, en passant par l’expulsion à la pointe de la baïonnette des Indiens locaux.

Mais surtout, Butcher’s Crossing s’abreuve aux meilleures sources de la littérature américaine. Difficile de ne pas voir la lueur hallucinée de l’obsession du capitaine Achab dans cet oeil brûlant que Miller, au visage noirci de poudre, dirige vers une cible après l’autre. Difficile de ne pas penser, devant l’accumulation insensée d’énormes carcasses soulagées de leur toison et abandonnées aux charognards — et en voyant, ensuite, toutes ces précieuses peaux emportées par un torrent, annulant d’un seul coup du sort l’oeuvre de tout un automne de massacre méthodique —, à l’espadon réduit en squelette du vieux pêcheur d’Hemingway.

Démesure et destruction

John Williams, comme ces prestigieux devanciers, montre bien que l’avidité foncière dont témoignent ces poursuites n’est au fond qu’un problème secondaire : si quelques milliers de peaux de bison à deux dollars et demi chacune représentent alors une fortune, ces chiffres ne suffisent pas davantage à expliquer le sombre acharnement de Miller que le lard de Moby Dick ne saurait justifier la funeste quête d’Achab. Ces hominiens évolués trouvent à se réaliser à travers une logique de destruction dont la démesure paraît transcender les époques, au point de donner l’impression, parfois, de se confondre avec le destin même de l’espèce à laquelle ils appartiennent. C’est d’une métaphysique de la prédation qu’il faudrait parler.

« Le troupeau s’amenuisait peu à peu. Partout, Andrews voyait le sol jonché de carcasses nues. Il ne faisait plus attention à la puanteur rance. Les bisons restants erraient placidement au milieu de leurs frères abattus, mâchonnant l’herbe mouchetée de leur sang brun séché. Andrews en vint à comprendre qu’il n’avait pas envisagé le jour où la harde serait enfin réduite à néant. »

Dans ses Carnets d’Amérique (Boréal, 2005), Christian Rioux nous rappelle que le mythe de l’Ouest, aux États-Unis, loin d’un folklore éculé, est une mentalité bien enracinée et toujours vivante, qui a mené un peuple sur la Lune et pourrait expliquer, ou non, qu’une planète obsédée par un tel modèle soit entrée dans une phase d’extinction massive des espèces vivantes. Lorsque l’équipe de chasseurs du roman réussit à regagner Butcher’s Crossing au printemps, c’est pour y apprendre que les peaux de bisons ne valent plus rien. Un pet de lapin. Les cours se sont effondrés. Désormais, c’est la viande, toute cette bidoche laissée à pourrir sur les hauteurs du Colorado, qui est convoitée, pour nourrir les employés du chemin de fer. Butcher’s Crossinga peut-être un avenir, après tout.

Butcher’s Crossing

★★★★

John Williams, traduit de l’américain par Jessica Shapiro, Piranha, Paris, 2016, 296 pages

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 4 décembre 2016 10 h 03

    la vie une structure bâtie sur l'économie et la frugalité

    c'est toujours la meme chose avec les humains quand une chose existe a profusion, ils s'empressent de tout détruire pour se mette en situation de manques, il semblerait qu'il aime mieux ca, que c'est mieux pour l'esprit, que l'abondance est une erreur, qu'en générale la nature est frugale, que ca fait parti des grandes règles de la nature, que la faim est plus importante que la satiété, que la vie est une tructure bätie sur l'économie, enfin je serais curieux de poser la question a des gens dont c'est la spécialité