Passons aux choses sérieuses

« Notre voisine venait apporter une tarte au sucre à ma mère, et elle lui donnait des empanadas en échange », raconte fièrement une immigrante chilienne dans une capsule vidéo produite par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) pour démarrer sa nouvelle campagne quinquennale « Ensemble, nous sommes le Québec ». Une autre capsule décrit le parcours d’un sportif. Seul « joueur de couleur » alors qu’il évoluait dans une équipe de hockey, il évoque la discrimination dont il a été victime. Son entraîneur d’alors, explique-t-il, l’aurait aidé à franchir ces obstacles. Il est persuadé que, dans « le Québec d’aujourd’hui », ses filles ne subissent plus ces mêmes réalités.

Lancées dans le cadre de la Politique en matière d’immigration, de participation et d’inclusion (2015), d’autres « belles histoires de personnes venues d’ailleurs » suivront ces deux vidéos, comme cela est écrit sur la page Web de la campagne.

En misant sur le romantisme entre les minorités, les immigrants et la société d’accueil, cette campagne est une initiative inspirée par de bons sentiments. Mais qu’en est-il des défis réels ? Le MIDI diffusera-t-il aussi des capsules vidéo sur le quotidien des immigrants qui conduisent des taxis avec un diplôme de médecine en poche ou sur l’exploitation des domestiques philippines ? Le MIDI donnera-t-il la parole aux femmes musulmanes qui se font arracher leur voile ou aux jeunes Noirs qui sont victimes de profilage ?

Bien sûr, les succès du « vivre-ensemble qui caractérise la société québécoise » doivent être racontés. Cependant, un tel récit à l’eau de rose ne saurait en aucun cas remplacer les gestes urgents, nécessaires et courageux qui doivent être posés pour régler des problèmes bien documentés nuisant à l’inclusion des personnes immigrantes et racisées.

En effet, pendant que le MIDI développe sa campagne, au moins trois enjeux doivent être menés de front par le gouvernement pour s’attaquer aux vrais problèmes. Premièrement, en matière de laïcité, le projet de loi no 62, de l’avis de la plupart des observateurs, ne réglera rien. Comme l’a mentionné Gérard Bouchard, le terme de « laïcité » est absent du projet de loi, on n’y fait aucune mention des signes religieux, de la prière dans les salles de conseil des municipalités, ou encore du crucifix à l’Assemblée nationale. En outre, la perspective sur la question des accommodements raisonnables y est famélique. Opter en fin de compte pour l’inaction en ces matières maintient non seulement la confusion, mais encourage les dérives identitaires que le Québec n’arrive pas à endiguer.

Deuxièmement, des centaines de citoyens ont signé une pétition pour exiger une commission sur le racisme systémique au Québec. Comment se fait-il qu’une Traoré ait moins de chances de se faire embaucher qu’un Tremblay ? Pourquoi les populations noires et autochtones sont-elles surreprésentées dans les milieux carcéraux ? Comment expliquer le taux élevé de chômage des communautés arabes ? La création d’une telle commission serait l’occasion de répondre à ces questions et de doter le Québec de réels moyens pour lutter contre la judiciarisation, la stigmatisation et l’appauvrissement de ces groupes.

Troisièmement, malgré les demandes récentes et répétées des communautés autochtones, le gouvernement du Québec hésite à ouvrir une enquête panquébécoise sur les relations entre policiers et autochtones. Pourtant, l’observatrice civile indépendante nommée par Québec, Fannie Lafontaine, a clairement nommé dans son rapport l’enjeu du « racisme systémique des forces de l’ordre à l’endroit des autochtones ». Les communautés touchées ont aussi soutenu qu’une telle enquête était nécessaire pour déterminer les besoins des femmes autochtones. Mais pour toute réponse aux conclusions de ce rapport, le gouvernement s’est plutôt limité à une seule réunion avec les leaders autochtones. Puis, il a salué l’initiative de la Sécurité publique de financer un nouveau poste de police mixte à Val-d’Or. Vivre-ensemble, vous dites ?

 

Le jour où le MIDI pourra se consacrer à la seule production de vidéos poétiques pour célébrer la diversité, ce sera le signe que le Québec aura franchi un grand pas. Mais d’ici là, de telles vidéos serviront davantage à masquer les problèmes qu’à les résoudre. Le gouvernement doit avoir le courage, dès maintenant, de prendre position sur la neutralité de l’État, de reconnaître l’enjeu du racisme systémique envers les communautés autochtones et racisées, et s’attarder aux barrières à la pleine participation citoyenne de milliers de Québécois. La réponse du gouvernement à ces enjeux ne peut plus uniquement dépendre des gestes individuels d’un entraîneur, aussi compréhensif soit-il, ni de la tarte au sucre de notre voisine, aussi succulente soit-elle.

À voir en vidéo

5 commentaires
  • Gilles Racette - Inscrit 2 décembre 2016 06 h 58

    mêler les pois et les carottes

    Parler de l'intégration des immigrants et y inclure les autochtones, c'est un peu étirer la sauce, c'est un peu comme le crucifix a l'Assemblée nationale, ça n'a rien a y voir, l'article donne a penser que la société Québécoise n'est composée que de racistes abjects en passant en surface sur le profilage racial des policiers et de notre système judiciaire en incluant bien sur les juges: "Pourquoi les populations noires et autochtones sont elles surreprésentées dans les milieux carcéraux?" pour rien sans doute madame, juste parce que les juges sont racistes..il y a bien sur des choses a améliorer dans notre système, il faut vouloir l'intégration de part et d'autre mais penser a aussi garder une part de notre histoire et de notre culture ce n'est pas du racisme et de la mauvaise foi, c'est souvent cette société pacifique, calme et bien organisée (jusqu'a un certain point quand même..) qui a attiré un grand nombre d'immigrants a venir s'y installer.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 2 décembre 2016 10 h 24

    Des solutions existent déjà.

    Le 16 septembre dernier un collectif de personnes écrivait un texte dans ce journal affirmant qu'une consultation avait déjà été faite en 2006 par le gouvernement et que des solutions avaient été soumises. Ils disaient:

    «Nous l’invitons évidemment à poursuivre sa réflexion, mais surtout à réaliser que le gouvernement du Québec a déjà en main les données et les outils pour agir avec célérité et pour donner suite aux nombreux engagements pris dans le passé.

    Selon nous, une commission d’enquête sur le racisme systémique ne représente pas la voie la plus stratégique à privilégier pour appréhender le phénomène de la discrimination raciale et de l’exclusion. L’idée d’une commission sur le racisme systémique soulève la difficulté de circonscrire la portée exacte de la notion de « racisme systémique », avec le danger de se perdre inutilement dans plusieurs directions. Or, des moyens d’action porteurs ont déjà été proposés par les experts, par les acteurs de la société civile et par des institutions clés. De nombreuses études (articles, mémoires, avis, rapports publics, etc.) ont déjà été réalisées sur la discrimination systémique, notamment dans la fonction publique québécoise et dans d’autres secteurs.»

    Il serait intéressant, je crois, d'étudier ces solutions.

    Par ailleurs, je suis d'accord avec vous concernant la laïcité. Le projet de loi 62 ne répond aucunement aux besoins en matière de limite concernant la laïcité et les accommodements.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 2 décembre 2016 10 h 38

    Rêve américain...

    donner l'illusion que celui qui le désire, en Amérique, deviendra 1er joueur de soccer ou de hokey, et ça se fait "clack", par un simple claquement des doigts ! Comme ont pourrait dire: en Amérique, ont ne vie que pour jouer ! ... ou pour rêver ?

  • Jean-Pierre Martel - Inscrit 2 décembre 2016 10 h 51

    Le façadisme libéral

    L'objectif ultime du PLQ est d’imposer une austérité budgétaire justifiée par une décennie de pillage du Trésor public sous Jean Charest.

    Pour tous les autres problèmes, on fait du façadisme.

    ‘Merci de me servir en français’ n’est pas une campagne destinée à lutter contre l’unilinguisme anglais lors de la prestation de service. Elle vise plutôt à faire réaliser aux Francophones qu’ils doivent s’estimer heureux d’être servis dans leur langue dans leur propre pays.

    De la même manière, la campagne du ministère de l’Immigration vise à nous convaincre que tout est beau et que ceux qui se plaignent de racisme et d’exclusion sont des braillards qui doivent se taire.

  • Loyola Leroux - Abonné 3 décembre 2016 10 h 12

    Le racisme systémique, ‘’avez-vous des études ?’’

    Madame Wong, vous associez le comportement de la majorité des Québécois vis-à-vis les minorités au racisme systémique. Reconnaissez-vous que cette utilisation du mot systémique se repend dans les médias ? Le racisme systémique est-il différent du racisme ? Existe-t-il d’autres formes de racisme ? Avouons que ce concept est mal défini.
    Face à une telle accusation je reprends le cri du cœur de Gérard ‘’Elvis’’ Bouchard lors de la discussion sur la ‘’Charte des Valeurs’’ du PQ : ‘’Avez-vous des études ?’’ Sur quoi vous basez vous pour affirmer que le racisme systémique existe ? Il faut dépasser les opinions.