Renaissance, la vertu et le commerce

« Merci de faire du bien avec vos biens. » À Montréal, la charité chrétienne a désormais un nom, Renaissance, en plus d’une couleur bien à elle, le vert lime. Si le choix de couleur est un brin regrettable, les « centres de don » Renaissance connaissent un énorme succès, l’organisme recueillant « 18 millions de livres et de biens usagés » par année. Le Tim Hortons des organismes charitables, Renaissance compte aujourd’hui 40 succursales après seulement 21 ans d’existence.

Voué à la réinsertion sociale et à la protection de l’environnement, en plus de son hypervisibilité pas du tout embourgeoisée (le vert lime en ce sens est tout indiqué), Renaissance a tout pour plaire. Créé par un des cofondateurs de Moisson Montréal, le psychoéducateur Pierre Legault, Renaissance n’appartient pas à cette charité de sous-sol d’église qui consiste simplement à donner aux pauvres. « Il fallait aider les gens à retourner sur le marché du travail et pour ça, il fallait un incubateur », dit M. Legault. Renaissance fait donc d’une pierre deux coups en recyclant l’usagé et en formant des gens, principalement des immigrants, à la vente au détail par le biais de leurs Fripe-Prix. Après six mois de formation, l’organisme peut se vanter d’un taux de placement de 86 %, de quoi faire pâlir le gouvernement.

Mais Renaissance est loin de plaire à tous. Après le Village des valeurs, au tour aujourd’hui des libraires de l’usagé de se plaindre d’une « compétition déloyale ». La grogne est particulièrement forte sur le Plateau. « Non seulement ils n’achètent pas ce qu’ils mettent sur les tablettes, en tant qu’OBNL [organisme à but non lucratif], ils ne paient même pas de taxe », dit Mathieu Bertrand, dont la librairie se trouve directement en face du Centre de dons-librairie-disquaire Renaissance situé sur l’avenue du Mont-Royal.

Il faut savoir que Renaissance a beaucoup diversifié son offre depuis quatre ans. Forte de son succès de Fripe-Prix, l’entreprise s’est mise à se spécialiser dans le livre usagé. Selon le dernier rapport annuel, on compte aujourd’hui huit librairies pour neuf friperies. Sauf qu’il n’y a pas de « réinsertion sociale » dans ces succursales nouveau genre. (Il n’y aurait pas suffisamment de personnel, dit le patron, pour en valoir le coup). On y trouve beaucoup d’étudiants, par contre, payés guère plus que le salaire minimum. Des gens comme William et Arnaud, deux étudiants en littérature, qui ont trouvé les conditions de travail plutôt décevantes. Malgré leur capacité à distinguer Georges Bataille de Rocky Balboa, on ne valorisait pas leurs compétences, disent-ils, les embauchant comme simples « préposés aux donateurs ». « L’important, c’était le roulement ; il fallait vendre le plus possible », dit Arnaud.

« Dans le fond, Renaissance agit comme une compagnie privée qui s’en met plein les poches sous de fausses représentations », renchérit Mathieu Bertrand. Une accusation qui fait bondir Pierre Legault. « Pourquoi l’économie serait-elle la chasse gardée des commençants ? » dit-il. S’ensuit un long exposé sur les vertus de « l’économie sociale » où s’inscrivent les entreprises Renaissance. Ce type d’entrepreneuriat collectif vise d’abord la communauté plutôt que « le rendement financier ». N’empêche que Renaissance a vendu l’an dernier pour 18 millions en plus de recevoir 4 millions en aide gouvernementale. Un organisme de charité qui fait 22 millions par année ? « Oui, c’est élevé », admet le p.-d.g. Mais encore faut-il distinguer les profits des surplus, prévient-il. « Un OBNL a droit aux surplus, pas aux profits, pourvu qu’ils soient réinvestis au service de la mission. »

Renaissance a donc acheté pour 19 millions de terrains et d’immobilier l’an dernier, poursuivant son expansion tentaculaire dans le Grand Montréal et, du même coup, rendant à peu près caducs les sous-sols d’églises et autres bienfaiteurs du bon vieux temps. Aujourd’hui, tout le monde veut donner à Renaissance, engouement qu’une publicité persuasive, avec l’aide de têtes d’affiche québécoise (coût 900 000 $), n’a fait que rehausser.

Doit-on s’en plaindre ? Si on ne peut guère reprocher à Renaissance son approche beaucoup plus engagée que celle des dames patronnesses d’antan, la concurrence vigoureuse à laquelle elle s’adonne en matière de livres, sans directement servir sa mission, laisse songeur. Sur Mont-Royal, la librairie Renaissance a déjà atteint son objectif de 433 000 $ (toutes ses librairies ont des quotas à atteindre) et pourrait bien frôler le demi-million.

Pour Mathieu Bertrand, c’en est trop. « Le gérant a eu le culot de me demander, Noël dernier, de fermer deux jours d’affilée. Parce qu’il n’osait pas le faire si mon magasin restait ouvert. Ça vous donne une petite idée de la compétitivité. »

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 décembre 2016 02 h 07

    Il faut le faire. La commercialisation même de la charité est déplorable.

    • Jorge Flores-Aranda - Abonné 1 décembre 2016 13 h 17

      Il ne s'agit pas de la commercialisation de la charité. Dire cela est mal comprendre ce qu'est l'économie sociale. Les modèles d'organisation qui n’offrent que de l’assistance ne font qu'entretenir la dépendance des gens qui reçoivent de l'aide. En revanche le modèle d'économie sociale (comme Renaissance) permet aux gens de retrouver leur autonomie. C'est un modèle qui a fait ses preuves notamment dans les pays nordiques. Je continuerai de donner à Renaissance avec grand plaisir.

  • Denis Paquette - Abonné 1 décembre 2016 08 h 27

    une société composée de quelques riches de plus en plus cynique

    Une érosion vers les classes les plus pauvres,que faire d'autres puisque nous vehiculons de plus en plus une culture de misere, ne sont- ils pas les recrues preferés de la droite, ceux qui ont votés, pour Donals Trump, est ce le type de société que nous voulons, beaucoup beaucoup de pauvres et quelque riches de plus en plus cyniques

  • Jorge Flores-Aranda - Abonné 1 décembre 2016 11 h 11

    Il ne s'agit pas de la commercialisation de la charité. Dire cela est mal comprendre ce qu'est l'économie sociale. Les modèles d'organisation qui n’offrent que de l’assistance ne font qu'entretenir la dépendance des gens qui reçoivent de l'aide. En revanche le modèle d'économie sociale (comme Renaissance) permet aux gens de retrouver leur autonomie. C'est un modèle qui a fait ses preuves notamment dans les pays nordiques. Je continuerai de donner à Renaissance avec grand plaisir.

    • Marc Therrien - Abonné 1 décembre 2016 17 h 29

      Bien d'accord avec vous. C'est bien mal connaître la vision, la mission et les valeurs de l'économie sociale qui fait partie des forces positives du système économique au Québec qui contribuent à la qualité de vie de notre société. Voilà maintenant qu'on reproche à Renaissance son esprit entrepreneur et sa capacité d'auto-financement en entrant en concurrence avec l'entreprise et le commerce privés sur le terrain de l'offre et de la demande. Si Renaissance vend tant de livres usagés, c'est parce qu'il y a une demande et que les consommateurs adhèrent à l’entreprise. Les ventes ainsi obtenues permettent à l’organisme de renforcer l’exercice de sa mission en assurant sa pérennité. La circulation des livres usagés a fonction d’utilité sociale en évitant le gaspillage et en favorisant l’accès à la culture.

      Marc Therrien

    • Jean-Sébastien Raymond - Inscrit 2 décembre 2016 01 h 29

      L'économie sociale est effectivement un modèle qui a fait ses preuves. Malheureusement, Renaissance est une entreprise d'économie sociale qui se drape dans les draps blancs de la charité et, quand on regarde ses pratiques commerciales, elle ressemble plus au wal-mart de ce monde; à ouvrir des librairies sur la rue Mont royal (où il y en avait 8 déja), rue Masson (3 ) et a exporter les dons de livre de toute la région de Montréal dans ces librairies pour les vendre a vil prix et cassé des marchés existant, on appelle cela du dumping en économie. Cette compétition déloyale a pour effet de nuire aux commerces de proximité actuels, qui souvent offrent de meilleurs salaires a leurs employés que Renaissance. La librairie étant déja un marché relativement fragile, cette pratique a long terme en fermera plusieurs et fournira a Renaissance de nombreux employés forts compétents a salaire moindre... Il me semble pourtant que une des missions de cette entreprise est la reinsertion a l'emploi et non de créer des sans emplois.

      Messieurs, je serais certainement a vos cotés pour défendre l'économie sociale dans d'autre cas car il y a moult entreprises de ce type qui font beaucoup de bien a notre société, mais dans ce cas ci, je crois que vous montez aux barricades pour défendre une éthique douteuse.

      Jean Sébastien Raymond
      libraire

  • Marc Tremblay - Abonné 2 décembre 2016 01 h 23

    Les dames patronnesses

    C'est encore dans les sous-sols d'églises que se ptatiquent l'essentiel de l'aide alimentaire et vestimentaire aux pauvres.

  • Claude Jourdain - Abonné 3 décembre 2016 18 h 29

    Acheter (trop facilement) la vision des commerçants ?

    Quand l'économie sociale sort du territoire qu'on lui avait assigné, soit celui que les entreprises traditionnelles ou que le gouvernement avait défini, elle dérange. Le marché 'normal' et les 'vrais entrepreneurs' se plaignennt de 'concurrence déloyale'. Ah bon, ces marchands, ils en font de l'insertion sociale eux? Ils valorisent l'individu avant le profit? Ils sont prèts à ouvrir leurs décisions à une assemblée générale de membres, d'usagers et de travailleurs? Je n'en ai pas vu souvent.

    Tant qu'elle se contentait de secteurs moins intéressants ou pas lucratifs, on la tolérait, souvent même on l'ignorait. On lui reprochait souvent une dépendance à des subventions. Si l'économie sociale touche un tant soit peu à des marchés payants, alors là on sort les armes, en particulier celle des médias. Pourquoi devrait-elle se contenter de ce que les autres entreprises ne veulent pas? Quand ça devient plus gros, ça ne mérite plus le statut d'économie sociale? L'économie sociale serait "née pour un petit pain?
    Peut-être l'auteure de l'article a-t-elle adhéré trop vite aux récriminations des marchands sans vraiment connaître l'économie sociale d'ailleurs mis entre guillemets dans son texte.