Perspectives - Choisir

Ses défenseurs, comme ses opposants, ont souvent tendance à la présenter comme un phénomène monolithique et immuable. Elle dicterait à tous une seule et même loi implacable. En réalité, la mondialisation laisse des choix à la plupart des peuples et des gouvernements.

L'affirmation a tellement été faite souvent que plus personne n'oserait la remettre en question. Elle va comme suit: la mondialisation a pour effet d'augmenter considérablement la mobilité du capital et des entreprises. Cette mobilité accrue met les gouvernements en concurrence les uns avec les autres pour arriver à attirer, ou simplement garder chez eux, ces agents créateurs de richesses et d'emplois. Engagés dans une course vers le plus bas dénominateur commun, ces gouvernements doivent réduire les impôts et donc fatalement les services publics. On se trouverait tous ainsi comme aspiré vers un seul et même modèle de société où le pouvoir des États et des peuples de décider par et pour eux-mêmes serait réduit à sa plus simple expression.

Mais voilà, cette affirmation, quoiqu'apparemment logique, se révèle contredite, du moins en partie, par les faits.

Une étude, publiée dernièrement par l'Institut de recherche en politiques publiques, a comparé les politiques fiscales des 40 dernières années du Canada, des États-Unis, de la Suède et de l'Allemagne. Elle démontre que les revenus fiscaux de chacun des quatre pays ont augmenté, plutôt que décliné, en proportion de leurs produits intérieurs bruts.

Un examen plus détaillé révèle toutefois de nombreuses différences entre les pays. Il n'est pas rare, en effet, de voir un gouvernement corriger à la hausse un certain type d'impôts alors qu'un autre le laisse longtemps inchangé ou s'engage dans un mouvement contraire. De plus, le fait que l'impôt des particuliers, les taxes sur les corporations ou les charges sociales des entreprises suivent globalement la même tendance à la hausse dans les quatre pays n'empêche pas chacun d'eux d'avoir leurs formes d'impôts préférées.

Quoi qu'il en soit, on est bien forcé de constater que la mondialisation n'a pas rétréci l'État comme on l'avait dit, et qu'elle n'a pas non plus eu cet effet homogénéisateur qu'on lui prêtait.

Selon l'étude de l'IRPP, les nombreuses différences observées entre les quatre pays étudiés seraient attribuables à une variété de facteurs dont la culture, la nature des relations entre l'État et les acteurs sociaux, ainsi que le type de partis au pouvoir. Cela apparaît une fois de plus logique. Tout le monde aura remarqué en effet, pour prendre un exemple près de nous, que les gouvernements du Québec et de l'Alberta ont souvent des façons bien différentes d'aborder les mêmes problèmes. Tout le monde aura noté, aussi, le changement de priorités survenu avec le remplacement des péquistes par les libéraux à Québec.

Ce qui ne veut pas dire que l'on n'ait pas, à l'occasion, le sentiment d'être soumis à certaines contraintes communes. Ce n'est pas un hasard si tous les gouvernements au pays se sont mis en tête d'atteindre le déficit zéro durant les années 90. On aura toutefois remarqué, encore là, des différences, à tout le moins dans la manière, entre un Mike Harris et un Lucien Bouchard par exemple. On aura surtout remarqué que le Canada a été l'un des seuls pays développés à s'imposer une discipline aussi stricte en matière de finances publiques.

Pays en tutelle

Il est vrai que la marge de manoeuvre n'est pas la même pour tout le monde. Petit pays vivant du commerce, le Canada se plie beaucoup plus rapidement aux décisions de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) que ne le fait un géant comme les États-Unis.

Cette marge de manoeuvre n'est toutefois nulle part ailleurs plus mince que dans les pays qui dépendent de l'aide économique et humanitaire internationale, rappelait cette semaine le rapport d'enquête d'une commission spéciale de l'Organisation internationale du travail (OIT). Virtuellement mis en tutelle pour mauvaises créances et sous-développement, les gouvernements du tiers-monde se voient imposés, à leur entrée dans l'OMC ou lorsqu'ils reçoivent de l'aide étrangère, des règles de conduites tellement étroites et strictes qu'on les prive de toute souplesse d'action au moment où leurs pays en auraient le plus besoin.

Cette situation apparaît d'autant plus injuste que les gros joueurs, comme les États-Unis et l'Union européenne, mais aussi l'Inde et le Brésil, se gardent bien de s'imposer la même rigueur en matière, par exemple, de réduction de dette ou de facilité d'accès à leurs marchés.

Ce qui amène à se pencher sur une autre forme de choix, celui du type de mondialisation à promouvoir. «Une autre mondialisation est possible», disent les anciens «antimondialistes» devenus depuis «altermondialistes». Le projet peut sembler utopique. L'OIT n'en faisait pas moins la promotion dans son rapport de cette semaine intitulé: Une mondialisation équitable, offrir des chances à tous.

En fait, il n'y a pas besoin d'aller chercher tellement loin pour trouver des exemples de modèles d'intégration politique et économique différents. Il n'y a qu'à regarder celui que le Canada a élaboré avec ses partenaires de l'ALENA et qu'il voudrait aujourd'hui étendre à une éventuelle ZLEA, et le comparer au projet de l'Union européenne. Dans un cas, le projet se limite à une libéralisation des échanges agrémentée de quelques principes généraux en matière politique et sociale. Dans l'autre, il comprend la libre circulation des biens et des personnes, s'accompagne de mécanisme de répartition de la richesse et établit des droits politiques et sociaux applicables partout. Question de choix, encore une fois.