Académies francophones

Maintenant que le Sommet de la Francophonie est derrière nous, je me permets de mettre la table pour un grand projet qui me tient à coeur depuis longtemps : un réseau d’Académies de la langue française.

Le mois dernier, j’ai assisté à Québec aux échanges des participants de la rencontre annuelle du réseau des Organismes francophones de protection et d’aménagement linguistique. La qualité des échanges et l’état des travaux présentés m’ont convaincu que la chose est possible.

L’heure est donc venue de réintroduire le principe de réalité dans la langue française. Il faut en finir avec la fiction de la norme unique, cet anachronisme poussiéreux vieux de quatre siècles, qui a davantage nui que servi.

Il est plus que temps que des linguistes francophones — ceux de pays où le français a le statut de langue officielle ou administrative — se réunissent en un congrès fondateur pour créer des académies qui s’appelleront comme elles voudront, mais qui seront nationales.

Leurs deux tâches seront de décrire la norme écrite de leur pays et de travailler en coopération à la création d’un dictionnaire panfrancophone.

Pour ce faire, ces académies doivent être scientifiques, c’est-à-dire composées de véritables linguistes, lexicographes et grammairiens : elles ne doivent surtout pas être des clubs d’écrivains.

Les organisateurs de ce congrès pourront même s’inspirer d’un modèle, méconnu, mais réel et efficace, celui des hispanophones. Dès 1871, la Real Academia Española (RAE) a entrepris, depuis Madrid, de créer un réseau d’académies : c’était longtemps avant le téléphone, et il aura fallu l’ère d’Internet pour que leurs aspirations trouvent une application pratique.

Les 23 académies de la langue espagnole, regroupées en association, font ce travail normatif dans chaque pays et cosignent le Dictionnaire de la RAE.

Il est plus que temps que les francophones s’inspirent de cette réussite pour moderniser l’idée de la langue et la libérer du carcan qu’on lui a imposé. Il n’y a rien de bizarre là : après tout, la RAE fut fondée en 1714 par imitation de l’Académie française, elle-même fondée sur le modèle de l’Académie de Florence. Les Espagnols ont brillamment montré qu’une copie peut être meilleure que l’originale.

Je conviens que les francophones ont une grosse côte à remonter. Contrairement à la RAE, l’Académie française n’est absolument pas en mesure de prendre l’initiative — ni de donner l’exemple.

Mais les francophones ont un atout historique : celui de l’initiative. Car après tout, c’est en dehors de l’Académie que la véritable norme du français s’est bâtie. Pensons à Larousse, Robert, Littré, Grevisse. Avant eux, ce furent Richelet, Furetière, Arnaud et Lancelot. Plus près de nous, il y a eu Usito et Antidote, mais aussi Poirier et Bélisle. Si on fait exception des travaux de l’OQLF, cette norme s’est bâtie en dehors des structures officielles.

Donc, en soi, rien ne s’oppose à ce qu’un noyau dur de linguistes se réunissent en un congrès fondateur des académies francophones. Parce que les petits ruisseaux font les grandes rivières, il importe de commencer maintenant, en petits comités nationaux, pour déblayer le terrain et faire des plans.

L’argent ? Il s’en trouve pour des idées plus insignifiantes. De toute manière, il faudra plusieurs années d’études avant de s’engager dans des procédés coûteux.

Encore là, l’exemple nous vient des Espagnols. Des multinationales des télécommunications, de la presse, de la finance et de l’énergie y contribuent à coups de millions d’euros. C’est même la filiale espagnole d’IBM qui a assuré le soutien informatique du grand chantier d’échantillonnage.

L’enjeu n’est pas seulement de dépoussiérer la norme, mais de changer notre idée de la langue pour la rendre plus conforme au réel.

Comme l’espagnol, le portugais et l’anglais, le français est une grande langue internationale qui vit avec de multiples foyers normatifs nationaux, à la fois publics et privés.

De facto, le français est une chose plurielle — depuis toujours, en fait. Cinq ou six siècles avant l’anglais, l’espagnol et le portugais, la langue française s’était déjà enracinée en dehors de son domaine d’origine.

Le français étouffe de cette idée d’une norme unique, qui n’était concevable que dans les salons du XVIIe siècle et qui était déjà à l’époque la négation de ce que le français a toujours été. En effet, il a été, est et sera pluriel : repartons sur cette base.

C’est pourquoi, professeurs de Sherbrooke, de Québec, d’Aix-en-Provence, de Liège, de Dakar, de Tunis, de Kinshasa, de Port-Louis, de Yaoundé, il est temps de vous réunir et de fonder un réseau des Académies francophones. La langue française a besoin d’air : ouvrons les fenêtres.

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16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 28 novembre 2016 02 h 49

    Que dire...?

    "La langue française a besoin d’air : ouvrons les fenêtres.", écrit ici Monsieur Nadeau.
    Mais que dire du besoin fondamentale qu'elle a en Amérique du Nord d'avoir un peuple libre pour lui donner des assises solides et permanentes ?

    Vive le Québec libre !

  • Yves Nadeau - Abonné 28 novembre 2016 06 h 36

    Une bonne idée

    Je souscris à cette idée d'un réseau des Académies françaises pour établir une «norme» consensuelle et complétée par les «couleurs» locales. J'aime bien cette idée d'un français international, mais il s'affadit rapidement lorsqu'on le dépouille de ces expressions locales qui sont l'épices de notre langue.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 novembre 2016 08 h 56

    Oui, mais

    La langue de la rue chez Beauchemin ou son équivalent à Santiago de Chile ou Capetown, c'est pittoresque et ça fait "vrai" pour le lecteur de Trois-Rivières, Valparaiso ou Johannesbourg, mais est-ce que ça permet de communiquer quelque chose de signifiant à celui de Dakar, Cordoba ou Birmingham? C'est ce que je me dis avec frustration, quand, ayant appris le castillan, je tombe dans un roman péruvien sur des mots que je ne trouve nulle part dans mon dictionnaire. Et malgré huit ans passés aux ÉU et trois à Paris, je bute encore, dépité, sur des "slangs" ou des argots incompréhensibles. Je croyais naïvement que la langue était un moyen de communication.

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 28 novembre 2016 12 h 54

      Cher Monsieur, j'ai l'impression que vous rêvez de langues mécaniques, détachées de l'humain.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 novembre 2016 14 h 10

      C'est ainsi dans toutes les langues, M. Terreault. J'apprends l'arabe actuellement, et c'est la même chose. Et c'est encore plus difficile avec les romans qui tentent de rendre à l'écrit une certaine oralité, mais on est davantage dans l'expérience littéraire que dans la norme écrite - laquelle s'alimente des usages oraux...

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 novembre 2016 21 h 38

      tiens tiens...(heureuse initiative que votre réponse à un commentaire d'un lecteur....)initiative que vos confrères devraient imiter de temps à autre...répondre à un ou deux commentaires des lecteurs...sortir de leur tour d'ivoire.

  • Diane Leclerc - Abonnée 28 novembre 2016 09 h 28

    Trois fois oui !

    Quelle bonne idée ! Refléter la langue dans toute la richesse de sa diversité.

    Le français a besoin de ce genre d'initiative pour demeurer une langue de prestige et inspirer la fierté à ses locuteurs.

    Nous possédons les lexicologues et lexicographes nécessaires pour mener à bien une telle tâche. Les moyens financiers suivront si le projet est bien ficelé.

  • Jean-Luc Malo - Abonné 28 novembre 2016 09 h 57

    Ce projet est-il possible?

    Monsieur Nadeau,
    Merci de votre chronique toujours intéressante et pertinente.
    Pour avoir êté associé à des échanges entre la France et les pays francophones, je me demande si cette académie que vous proposez représente un projet réaliste. Tout comme en France tout converge vers Paris, la France s'attend à ce que tout projet francophone converge vers elle et...lui soit subordonné.
    Dans quelle mesure les académiciens universitaires des pays francophones auront-ils toute lattitude pour proposer et mettre en application leurs normes et la France, et son Académie française, renoncer à une "norme unique"?
    Jean-Luc Malo
    abonné

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 novembre 2016 14 h 08

      Je pense que beaucoup de Français sont d'accord avec cette idée, mais le principal obstacle sera l'Académie française, il faut en convenir.
      Cela dit, à mon avis, un congrès de création d'un tel réseau et la création d'académies fédéres dans chaque pays sera en mesure de faire le déblayage - et qui devrait étudier en priorité ce que les hispanophones ont mis en place. Les hispanophones ont mis 120 ans à mettre en place une structure de fonctionnement qui soit à la hauteur de leurs ambitions. Après quoi, les choses sont allés très vite. Ils se sont heurtés à des obstacles techniques et logistiques que seuls les moyens modernes de communications et de transport ont permis de surmonter. Quand bien même les francophones mettraient 10 ou 20 ans à s'organiser, il faut bien que cela commence quelque part.