Le goujat

Seuls ceux qui ne connaissent pas le président du conseil d'administration de Via Rail, Jean Pelletier, ont pu être réellement surpris de sa sortie d'une rare goujaterie contre la championne olympique Myriam Bédard, qui se dit victime du scandale des commandites.

Durant toutes les années qu'il a passées aux côtés de Jean Chrétien, M. Pelletier, en sa qualité de chef de cabinet, s'est fait discret, pour ne pas dire secret, préférant se tenir à bonne distance des micros et des caméras. Le rôle d'éminence grise s'accommode mal de la lumière, mais il dirigeait le bureau du premier ministre d'une main de fer.

Il n'avait pas la même retenue en public à l'époque où il était maire de Québec. À l'hôtel de ville, où il se conduisait en véritable despote, ses esclandres faisaient presque partie de la vie quotidienne.

M. Pelletier avait déjà une conception assez particulière de la démocratie. Un jour, sous l'oeil médusé des journalistes, il avait vainement tenté d'expulser manu militari un conseiller de l'opposition, d'ailleurs beaucoup plus petit que lui, qu'il ne voulait pas voir à sa conférence de presse.

À une autre occasion, il avait fait appel à la police pour expulser une recherchiste à l'emploi de l'opposition, dont il ne tolérait pas la présence dans les bureaux... de l'opposition. Les journalistes affectés à la couverture de l'hôtel de ville avaient régulièrement droit aux commentaires désobligeants du maire quand celui-ci n'appréciait pas leurs questions ou simplement leur tenue vestimentaire.

***

Comme en témoignent ses remarques sexistes à l'endroit de Myriam Bédard, M. Pelletier n'a jamais eu la réputation d'être très féministe. À cet égard, sa défaite aux élections fédérales de 1993 avait dû être particulièrement difficile à digérer. Lui, le maître absolu de Québec pendant tant d'années, avait été battu par une jeune candidate du Bloc québécois, pratiquement inconnue, du nom de Christiane Gagnon.

On a déjà vu des hommes politiques tenir des propos déplacés alors qu'ils se croyaient à l'abri des oreilles indiscrètes. Au début de la dernière campagne électorale au Québec, un micro de Radio-Canada avait enregistré à son insu la sortie rageuse de Bernard Landry à propos des «groupes de femmes».

Ce n'étaient toutefois que des broutilles en comparaison des paroles méprisantes du président du conseil d'administration de Via Rail. Qui plus est, M. Pelletier n'a nullement été victime d'une indiscrétion. Il a une très longue expérience des médias. S'adressant à un journaliste de La Presse, il savait pertinemment que ses propos seraient largement diffusés.

On a beau savoir que l'homme peut être d'une grande brutalité et que la trop longue habitude du pouvoir peut conduire à des sommets d'arrogance et d'insensibilité, ses allusions malveillantes et totalement inappropriées à la vie privée de Mme Bédard laissent pantois. De toute évidence, il visait non seulement à la discréditer mais également à la blesser.

Il a fallu que le premier ministre Martin exige des excuses pour qu'il reconnaisse, par la voie d'un bref communiqué de presse, l'inconvenance de ses propos. On a déjà vu acte de contrition plus convaincant.

***

Sur le fond de l'histoire, c'est-à-dire l'implication de Via Rail dans le scandale des commandites, les allégations de Myriam Bédard devront faire l'objet de sérieuses vérifications, mais les déclarations de M. Pelletier paraissent bien catégoriques.

Comment peut-il affirmer avec autant de certitude qu'«elle ment de façon effrontée» alors qu'il reconnaît ignorer si elle a fait un stage à la firme Groupaction, où elle dit avoir été témoin de «factures gonflées»?

Il est possible que les circonstances dans lesquelles Mme Bédard dit avoir été forcée de quitter son emploi à Via Rail ne soient pas celles qu'elle prétend. Via prétend qu'elle est partie de son propre chef. Cela n'a rien d'invraisemblable. À l'époque où elle accumulait les médailles, elle avait la réputation d'avoir la tête particulièrement dure. C'est probablement ce qui lui a valu autant de succès, mais cela ne facilite pas nécessairement l'intégration dans une équipe de travail.

Avec tout ce qu'on sait déjà des pratiques de Groupaction, M. Pelletier aurait tout de même pu reconnaître qu'il y avait peut-être du vrai dans son histoire. Dans son dernier rapport, la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, faisait elle-même état d'un «contrat fictif» accordé par Via à Lafleur Communications, firme absorbée par Groupaction peu après. En injuriant Mme Bédard comme il l'a fait, M. Pelletier a plutôt donné à tout le monde l'envie de la croire.

***

Le premier ministre Martin n'avait vraiment pas besoin que le scandale des commandites prenne une dimension sexiste. On fait souvent du théâtre en politique, mais la présidente du Conseil du trésor, Lucienne Robillard, semblait réellement blessée par les propos de M. Pelletier. Elle n'était certainement pas la seule. M. Martin doit prier le ciel pour que les excuses présentées par M. Pelletier suffisent. S'il fallait qu'on se mette à réclamer la tête de l'alter ego de Jean Chrétien...

L'entrée en scène de Myriam Bédard n'en ravivera pas moins l'intérêt de la population pour cette histoire en ajoutant l'ingrédient qui lui manquait jusqu'à présent: une victime. Et pas n'importe laquelle. Mme Bédard est une célébrité, presque un symbole, qui dit avoir été victime de la magouille politicienne et réclame justice.

Le ministre des Transports, Tony Valeri, a promis de demander au président intérimaire de Via, Paul Côté, de faire enquête sur ces allégations. Autrement dit, M. Côté devra déterminer qui dit vrai: Mme Bédard ou son patron, Jean Pelletier. Comment, il y a un problème?

mdavid@ledevoir.com