Mon dieu

Au cours des derniers jours, le réseau de télévision CBS a été submergé d'appels et de courriels de protestation. Pour quelle raison au juste, se demande naturellement l'esprit friand de découverte?

Si vous avez répondu «Ah non, pas encore la Janet qui se le montre, là», désolé de vous asséner la vérité si crûment, mais c'est pour votre bien, vous êtes so last week. Complètement dépassés. Ne le saviez-vous pas, les discussions sur les grandes questions de notre temps durent maintenant 48 heures maximum. Passé ce délai, si vous osez aborder le sujet, l'on roulera les yeux au plafond devant vous comme devant le dernier ringard, l'on vous traitera au mieux avec pitié et l'on racontera dans votre dos que tant qu'à y être, vous pourriez aussi dire que c'était bien mieux quand il y avait juste six équipes, non mais quel pas rap cet enfoiré.

Ainsi de cette insupportable Passion du Christ de mononcle Mel. J'écoutais hier ma station de talk radio en araméen favorite, CANA FM, et ils racontaient que tout avait été dit sur le film. Pas beaucoup de choses, pas même l'essentiel, tout. Ça va vite maintenant, pas le temps de niaiser. Aussi aujourd'hui est-il l'ultime moment d'en parler, et encore, à la remorque. Après, tout ce que vous obtiendrez sera un soupir de votre interlocuteur qui vous indiquera qu'il doit y aller, ayant quelque chose sur le feu. You're so yesterday.

Donc, oui, vite, CBS a été submergé à cause d'Andy Rooney, le commentateur de l'émission 60 Minutes. Dimanche dernier, dans son billet hebdomadaire, Rooney a voulu rappeler que: a) le pasteur-évangéliste-prédinosaure Pat Robertson avait déclaré publiquement que Dieu lui avait dit que George W. Bush allait remporter de façon époustouflante la prochaine élection présidentielle; b) mononcle Mel avait souligné que c'est Dieu qui lui avait dit de faire son film (NDLR: d'horreur).

Rooney a donc cité mot à mot la conversation qu'il avait lui-même eue avec Dieu. «Andrew, beaucoup de gens t'écoutent. J'aimerais donc que tu dises à tes auditeurs que Pat Robertson et Mel Gibson sont cinglés.»

Évidemment, une foule de bonnes âmes s'en est trouvée offusquée. Quand un politicien du bon bord, un pasteur, un joueur de football, bondance, affirme détecter la volonté du Seigneur, elles disent: voyez comme c'est beau être croyant de même. Quand on utilise la manoeuvre du revers pour ridiculiser le coquin qui dit n'importe quoi, oups, c'est du blasphème.



Si ça se trouve, ce n'est pas Dieu qui a passé la commande à Gibson mais un fabricant de sauce tomate flairant l'aubaine en matière de placement de produit. C'est que ça gicle, messieurs dames, ça éclabousse, ça revole, ça ruisselle, ça coule de partout, et on s'assure que vous n'en raterez aucune goutte. Ce film, qui aurait dû s'intituler Ceci est mon sang, n'est pas une évocation historique mais une démonstration de sadisme grotesque et ostentatoire en plan rapproché. S'il n'y avait le prétexte de mettre en scène le Christ expiant les maux de l'humanité, s'il avait montré la séance de torture de tout autre homme, La Passion du Christ aurait été répertorié série Z, gore movie de luxe, vidéo que les pervers se passent en cachette. Mieux, il n'aurait probablement jamais été fait.

Je ne le connais pas intimement ni ne prétends posséder son numéro 1 800 comme Pat et Mel, mais si Dieu eux-mêmes en personnes (il est trois, ne l'oublions pas), qui doit être passablement occupé avec la vraie barbarie qui étripe le vrai monde, a vraiment pris soin de demander la création d'un pareil étalage de bestialité dépourvu de tout intérêt et de tout propos, il est plutôt bizarre, Dieu.

Pour essayer de justifier un peu ce bain-tourbillon de sang, mononcle Mel — dont on finira par croire qu'il a un goût prononcé pour la chose, rappelons-nous William Wallace de Braveheart qui finissait éviscéré — dit qu'il a respecté à la lettre les textes des Évangiles. Ce qui est faux. Non pas que cela ait de l'importance: il y a la liberté de l'«artiste», et il y a que les Évangiles ne sont pas particulièrement des parangons de véracité factuelle. (Selon mes sources dans le monde de l'exégèse glamour, l'expression «vérité d'Évangile» a d'ailleurs été inventée juste après leur rédaction pour fermer la trappe aux petits malins qui posaient trop de questions. À ce sujet, un truc intéressant: le magazine Time a demandé à James Caviezel, le comédien qui tient le rôle du Christ sous les trois couches de sauce tomate, si on lui avait jamais dit auparavant qu'il ressemblait à Jésus. Comme si quiconque, par-delà quelques vagues stéréotypes, avait la moindre idée de ce à quoi pouvait bien ressembler Jésus.)

Mais tant qu'à ne pas respecter le texte, il aurait au moins pu ne pas farcir son navet d'invraisemblances, la plus criante étant qu'aucun être humain, fût-il le Messie, n'aurait survécu à plus du quart du supplice qui se déroule sous nos yeux. Il faut croire que le fabricant de sauce avait payé cher sa commandite.

En plus, en dépit des circonstances qui s'y prêtent drôlement, on ne voit pas une traître mouche.



Vous pouvez vérifier, Malraux n'a jamais dit que le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas, mais ce n'est pas grave, s'il l'avait dit, il aurait été mauditement bien parti pour avoir raison. Regardez-moi un peu les guerres que mène l'empire autoproclamé du bien, les gratte-ciels qu'on abat, les murs que, 15 ans après la chute de celui de la terreur athée, on érige au coeur de la terre sainte. Les monothéistes, s'abreuvant pourtant tous à la même source, sont très susceptibles par les temps qui courent à leur perte. Mon tout-puissant est plus tout-puissant que ton tout-puissant.

Aussi faut-il prendre des pincettes extrafines pour traiter certains sujets, l'antisémitisme latent de La Passion du Christ, par exemple. Pourtant, c'est passer à côté de la question. En réalité, ce film passe à la moulinette les polythéistes: Ponce P. est un lâche qui envoie un innocent à l'abattoir, et les soldats romains sont des brutes finies assoiffées d'hémoglobine. Pourtant, personne ne dénonce cela, sinon sous couvert d'erreur historique et non d'irrespect des valeurs d'autrui.

Ça doit être parce que les polythéistes ne sont plus là pour se défendre, ni attaquer. C'est Jupiter qui me l'a dit, et je le crois même s'il est so 2000 years ago.

jdion@ledevoir.com