Brasser les repères de l’univers cartésien

Œuvre d’un pamphlétaire érudit, L’anti-Descartes de Robin Fortin se résume à un procès, souvent injuste, mais néanmoins passionnant à suivre.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Œuvre d’un pamphlétaire érudit, L’anti-Descartes de Robin Fortin se résume à un procès, souvent injuste, mais néanmoins passionnant à suivre.

René Descartes (1596-1650) est un dieu de la philosophie. « C’est un héros, écrivait Hegel. Il a repris les choses par les commencements, et il a retrouvé de nouveau le sol de la philosophie, auquel elle est revenue après un égarement de mille ans. »

Dans Le grand livre des philosophes (Pluriel, 2016), le professeur allemand Robert Zimmer qualifie de révolutionnaire l’idée cartésienne selon laquelle c’est « dans le sujet humain, dans ses processus de réflexion et de conscience, que [réside] la clef permettant de s’assurer des vérités concernant “Dieu et le monde” ». Avec Descartes, ajoute-t-il, le critère de vérité se déplace des autorités vers la faculté de jugement.

Pour Charles Pépin, « Descartes, c’est l’expérience philosophique ultime : un penseur radical, qui remet tout en cause, en doute, aspire à refonder le savoir sur une base neuve et solide » (Les philosophes incontournables du bac philo, Librio, 2016). Le philosophe, donc, pourrait-on croire, fait l’unanimité quant à sa valeur, même si plusieurs de ses idées concernant la science ne tiennent plus la route.

Or, avec L’anti-Descartes, Robin Fortin vient faire entendre un couac dans ce concert d’éloges. « Si l’on pouvait cesser de présenter le philosophe du cogito comme le père de la pensée moderne, écrit-il, une grave erreur historique serait effacée. Il n’y a jamais eu de “révolution cartésienne”, comme il n’y a jamais eu rien de “moderne” dans la philosophie de Descartes. »

Le critère de la vérité

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Œuvre d’un pamphlétaire érudit, «L’anti-Descartes» de Robin Fortin se résume à un procès, souvent injuste, mais néanmoins passionnant à suivre.

Trublion de l’enseignement de la philosophie, Fortin, spécialiste de la pensée d’Edgar Morin, s’était amusé, dans Misère de la philosophie (Liber, 2013), à éreinter les oeuvres des Platon, Aristote, Descartes, Rousseau, Hegel et Heidegger, en leur reprochant leurs erreurs scientifiques. Le professeur, du même souffle, en profitait pour critiquer férocement la philosophie contemporaine, pour son mépris et son ignorance de la science, et l’enseignement de cette matière, réduit à un « encyclopédisme culturel » insignifiant.

Dans L’anti-Descartes, Fortin poursuit sa croisade contre « l’Institution, [qui] demeure “idéaliste” et “cléricale” au pire sens de ces mots » et qui se contente d’« accorder toute son attention aux systèmes philosophiques indépendamment de leur vérité ». Ce qui importe pourtant, réplique-t-il, « ce sont la vérité et l’erreur philosophiques », et c’est ce à quoi il prétend s’attaquer dans cette « contre-histoire » du cartésianisme, en faisant « comparaître » l’auteur du Discours de la méthode et ses épigones (Spinoza, Leibniz et Malebranche). Le procès, pour être souvent injuste, n’en est pas moins passionnant, même s’il s’avère souvent difficile à suivre.

Descartes, explique Fortin en se référant à Jean-François Revel, a raté la véritable révolution intellectuelle, celle de la science expérimentale, fondée sur les faits et sur l’induction. En s’en tenant à la certitude, issue de la philosophie scolastique du Moyen Âge, « que tout esprit bien conduit peut accéder à la vérité » sans devoir passer par l’expérience, Descartes, selon Fortin, reconduit « une épistémologie rétrograde » et finit par dire « d’énormes bêtises », comme le montrent ses propos sur la glande pinéale (censée unir ces deux substances distinctes que sont le corps et l’âme) et sur les animaux-machines. Anachroniques, ces critiques ? Bien sûr, mais Fortin n’en a cure. Pour lui, il est inapproprié de chanter la gloire d’un philosophe que la suite de l’histoire a confondu.

Le cercle cartésien

Descartes, la chose est connue, est le penseur du doute méthodique (la seule chose certaine est que je doute, donc que je pense, donc que je suis). Sur cette base, il déduit que c’est l’âme qui pense, que celle-ci est immatérielle, donc immortelle, et que si elle est capable, à partir de son imperfection humaine, de concevoir l’idée d’un être parfait, c’est que Dieu existe (un être parfait auquel manquerait l’existence ne serait pas parfait), qu’il a déposé cette idée dans l’esprit de l’homme et que son existence constitue la garantie que nos idées claires résistant au doute méthodique sont vraies puisque Dieu ne saurait vouloir nous tromper.

Le raisonnement est époustouflant et magnifique, mais, comme Kant le montrera, il se mord la queue : Dieu insuffle à mon esprit des idées qui me permettent d’appréhender la vérité, notamment celle de son existence. « C’est donc en fait grâce à Dieu que nous pouvons démontrer qu’il existe, résume Charles Pépin. Cela ne revient-il pas à postuler Dieu plutôt qu’à le démontrer ? »

Pour Fortin, ce « cercle cartésien » illustre l’inanité de la pensée du philosophe. Plus encore, écrit-il, le rationalisme métaphysique cartésien « entrave le développement des sciences », n’a rien de moderne et, par conséquent, l’enseigner avec admiration serait une erreur.

Oeuvre d’un pamphlétaire érudit — les chapitres sur Spinoza et Leibniz sont particulièrement abscons —, L’anti-Descartes pèche par esprit de procès et par une vision évolutionniste de l’histoire des idées très contestable. Si la science de Descartes ne nous dit plus rien, l’esprit de son doute méthodique, lui, n’a rien perdu de sa pertinence historique et philosophique. En s’en prenant à ce monstre sacré, Robin Fortin témoigne d’un réjouissant culot, mais aussi d’une irritante présomption.

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L'anti-Descartes. La contre-histoire du cartésianisme

Robin Fortin, Liber, Montréal, 2016, 164 pages

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 26 novembre 2016 12 h 09

    Pourquoi Chomsky accorde tant d’intérêt à Descartes ?

    Monsieur Fortin,
    Pouvez-vous nous expliquer pourquoi Chomsky accorde tant d’intérêt à Descartes ? comme un fondement de sa démarche ? À votre avis, qu’est-ce qui a échappé à Chomsky ?