Les spécialistes de l'Afrique

Bamako - Il se déroule ici un surprenant et original festival littéraire qui s'appelle «...tonnants voyageurs» et qui réunit une cinquantaine d'écrivains, en majorité africains, dans la capitale du Mali, l'ancien Soudan français. Séjour besogneux et non pas touristique en région, rencontres dans les lycées et grands débats au palais de la Culture, malgré des moyens presque artisanaux et une logistique qui fonctionne à l'heure africaine: l'événement, par la qualité des auteurs qu'il réunit, en ferait rougir plusieurs au Québec. Je devrais être au comble du bonheur: découverte d'un pays que je ne connaissais pas, rencontres magnifiques, trente degrés à l'ombre, voilà qui réchauffe. Et pourtant, je me sens comme pris dans une sorte de piège angoissant.

Je ne sais trop pourquoi, les organisateurs m'ont fait le Blanc qui doit répondre à la question «quel avenir pour l'Afrique?» en compagnie de conférenciers qui sont tous Africains. Souvent, la réponse à cette question est fortement teintée par le premier regard qu'on a jeté sur le continent. Mon épouse, qui a vécu une partie de sa petite enfance au Sénégal, y a donc appris les premiers rudiments de la vie, de même que l'alphabet. Elle a connu des Africains, les bandes d'enfants, la générosité et la persistance des femmes africaines, le contact avec la vie qui, partout, est immédiat. D'autres dans ma famille ont découvert l'Afrique à 20 ans. Quand ils en parlent, c'est une terre d'aventures et de défis, un dépaysement absolu, le sentiment de s'être forgé à la dure. Moi, je suis entré dans l'Afrique par ce qu'on appelle l'oeil de l'ouragan, soit la guerre du Biafra, la grande famine de 1984, les débuts de la pandémie du sida, la douleur algérienne et le génocide rwandais. Je l'ai beaucoup lue aussi à travers d'autres catastrophes, d'autres faillites, d'autres culs-de-sac. Cent coups d'...tat et mille révolutions avortées. J'imagine que le premier regard (celui qui ne connaît pas encore le préjugé) qu'on pose sur un objet, une personne ou un pays s'installe comme un gène qui teintera tout malgré toutes les découvertes subséquentes.

Mon premier réflexe et ma première réponse sont avant tout pessimistes. Je viens de passer quatre jours dans une ville perdue du Mali avec un écrivain africain qui n'a pas cessé de gueuler contre son continent pourri par des leaders bandits ou incompétents et qui n'explique pas cela par la sempiternelle excuse du colonialisme. Notre visite était gérée par un garde-chiourme directeur régional de la culture, des sports, des loisirs et de la jeunesse qu'on aurait dit formé dans les universités de Staline. De tels imbéciles existent aussi chez nous, mais il me rappelait trop d'anciens souvenirs de bureaucrates tatillons, d'intégristes de la structure et du programme, de manipulateurs de la langue de bois ou de la logorrhée du vide intellectuel. Ce sont des gens qui ont transformé la fonction de bureaucrate en une sorte d'art pervers qui lutte contre toute forme d'imagination, de spontanéité, contre tout ce qui n'est pas codifié. L'Afrique meurt de ses chefs et de ses petits chefs.

Et il y a les grands facteurs. L'absence de capitaux étrangers, la corruption, la richesse volée qui s'installe dans le secret bancaire suisse, trop de coton, de cacao, de café et d'arachides qui ont remplacé le sorgho ou le mil et qui ne nourrissent personne parce qu'ils sont vendus à vil prix chez nous. Il y a le sida et la désertification et la certitude que j'ai que la communauté internationale a rayé l'Afrique de sa carte géographique. Quel avenir pour l'Afrique? Parce que j'ai appris ce continent à travers ses catastrophes, je me suis résigné à devoir dire à des amis que leur avenir n'était pas brillant, malgré les progrès de la démocratie, comme c'est le cas ici, au Mali.

Puis, je me suis souvenu que seul l'Ouganda, à la fin des années 80, avait réussi à endiguer la croissance de la pandémie du sida. Ce fut le fait d'actions et de sensibilisations qui venaient de la base, des citoyens et surtout, dans ce cas, des citoyennes, et non pas des dirigeants. D'autres exemples se multiplièrent dans ma tête, exemples de débrouillardise, d'invention, d'improvisation, de solidarité face aux pires situations, des illustrations de la persistance africaine que j'appelle, comme Paul ...luard, le dur désir de durer.

Comment se fait-il que les Africains parviennent à vivre malgré leurs gouvernements, malgré le FMI, la Banque mondiale, les subventions que nous accordons pour des raisons électorales à nos agriculteurs? Voilà, ai-je pensé, la question qu'il fallait se poser à propos de l'avenir de l'Afrique. Je pense avoir trouvé un début de réponse qui ne soit pas pessimiste. Les Africains sont des spécialistes de l'Afrique. Ils sont d'une incroyable compétence, une compétence qui diminue au fur et à mesure qu'ils gravissent les échelons de la politique. Voilà le paradoxe: les Africains ont toujours su comment vivre en Afrique, mais leurs dirigeants parviennent rarement à l'imaginer. Voilà pourquoi, à Kayes, les personnes les plus intelligentes que j'ai rencontrées étaient chauffeur, caissière et garçon de table, et les plus inutiles, directeur général de la culture, gouverneur régional et chef de la sécurité à l'aéroport, où il n'existe bien sûr aucune sécurité.