Respirer par le nez

C’est une claque au visage de l’instantanéité que vient de mettre le quatuor de penseurs mandaté il y a neuf mois par Québec Cinéma pour réfléchir calmement sur l’affaire Jutra. Vous vous souvenez ? En mars dernier, le nom du cinéaste Claude Jutra, associé à un prestigieux prix dans le domaine du septième art, a été effacé de la mémoire collective et des espaces publics de commémoration. Cela s’est passé dans la foulée d’allégations de pédophilie contenues dans une biographie de l’artiste. Sans autre forme de procès.

Dans une lettre publiée dans nos pages la semaine dernière, la juge à la retraite Suzanne Coupal, le cinéaste Charles Binamé, le psychiatre Jocelyn Aubut et l’éthicien René Villemure, qui formaient ce comité de sages, prennent du recul et viennent troubler les certitudes en mettant en garde leurs contemporains contre la rapidité du jugement qui a précédé l’effacement, tout comme contre les excès d’émotion et le manque évident de rigueur qui a marqué ce temps.

« Les médias sociaux ou antisociaux, c’est selon le point de vue, nous ont accoutumés à vivre dans l’ère de l’instantanéité où tout doit être su immédiatement, où tout reproche doit être hurlé sur-le-champ », écrivent-ils. Conséquence : les problèmes sont aujourd’hui emportés par le vent d’une indignation populaire qu’amplifient les réseaux sociaux, sans recherche de véritables solutions. L’époque est « plus au cri qu’à la construction de sens », elle est aussi laissée entre les mains « des bien-pensants » et de ceux qui cogitent dans des dimensions étroites, « qui pensent spontanément avoir toujours raison », « qui ne doutent plus, par ignorance ou par paresse. »

Superficiel et odieux

Que ceux qui sont déjà prêts à bondir se retiennent : pour ce comité, la pédophilie et les agressions sexuelles sont des comportements odieux et condamnables. Mais les raccourcis, la superficialité des réflexions, doivent l’être tout autant, comme d’ailleurs la justice populaire portée avec légèreté par les communications numériques, dans cette culture du cri, de l’indignation, de la condamnation facile, de la mise en spectacle du commentaire comme vecteur de l’affirmation de soi.

« L’indignation si vive au départ aurait pu laisser croire qu’il y avait un intérêt réel pour les enfants victimes d’agressions sexuelles, écrivent-ils. Or, rien depuis, aucun commentaire significatif, aucune interrogation et surtout aucune action pour diminuer le nombre d’enfants présentement victimes d’agressions sexuelles. Rien non plus pour aider les victimes passées à dénoncer leur agresseur. »

On croyait que les réseaux sociaux numériques allaient changer le monde. Finalement, ils l’empirent.

Respirer par le nez ! L’expression n’aura jamais été aussi seyante à une époque qui donne l’impression de se perdre dans ses mouvements radicaux et dans ses coups de sang qui, en plus de ne jamais être de bon conseil, peuvent finir par faire faire n’importe quoi.

L’élection de Donald Trump — puisqu’il faut encore en parler pour ne jamais avoir à en revenir — en témoigne, elle qui s’est nourrie non pas du débat démocratique renouvelé que nous promettaient les réseaux sociaux, mais bien de la colère, de l’indignation, du commentaire haineux et ordurier qui a fini par cristalliser l’irrationnel dans les urnes.

Durant toute la campagne, l’ex-vedette de la téléréalité devenue « commander in chief » des États-Unis a profité en effet d’une armée de trolls — la « Trump’s Troll Army », comme on l’a appelée — ces grandes gueules qui vont attiser le pire de l’être humain dans les univers numériques, à grand coup de fiel et de fausses informations qui ont composé une source importante de socialisation sur Facebook dans les derniers mois de la campagne, selon BuzzFeed. Le mensonge s’est incarné dans 20 % des nouvelles de médias partisans des démocrates et de 38 % des médias partisans des républicains.

Débat illusoire

La mécanique a trouvé son terreau fertile en des territoires numériques où la réaction a pris depuis longtemps le pas sur la réflexion, où l’opinion se partage en vase clos, dans des communautés de plus en plus étroites qui cultivent leurs replis, leurs animosités, leurs comportements radicaux, peu importe la nature de leurs engagements. Dans ces groupes, l’assentiment est devenu le marqueur de l’appartenance et de la conformité à des valeurs de plus en plus restreintes. Cela rend illusoire le réel débat et condamne l’affirmation des points de vue contradictoire ou des opinions divergentes, a révélé récemment une étude du Pew Research Center.

En passant par l’affaire Jutra, le comité de sages vient nous rappeler à nos obligations de rigueur dans nos débats publics, qui, dans des sociétés matures, en ligne, comme ailleurs, se doivent d’être alimentés par la lumière plus que la véhémence et la haine. Ce que le groupe dit en somme, c’est que respirer par le nez reste la meilleure façon de faire monter de l’oxygène au cerveau pour bien exercer un jugement et renouer avec le doute.

12 commentaires
  • Michèle Lévesque - Abonnée 21 novembre 2016 07 h 00

    Les boucs émissaires

    Pourquoi ne pas appliquer à la condamnation de Lise Payette ce principe "du recul" permettant de "troubler les certitudes en mettant en garde le[s] contemporains contre la rapidité du jugement qui a précédé l’effacement" ?

    On se rappellera la mise à mort brutale de la journaliste, féministe, ex-ministre péquiste et chroniqueure, Un "effacement" qui a été causé par l'exacerbation, socio-politique et émotive, d'une ambiguïté de propos trop rapidement élevée au rang de péché capital intrinsèquement mauvais et dès lors impardonnable. Ce procès sans avocat fut exacerbée par les médias de pair avec les réseaux sociaux, jusqu'à la mise à mort brutale de Mme Payette par Le Devoir sans un mot d'explication. Revoir "Le Devoir: Bye Bye Lise Payette", par Sophie Durocher, (JrnMtl, 6 mai 2016). On y voit l'entrefilet par lequel le Devoir a lapidairement annoncé le "remerciement" en question. Une quinzaine de mots pour allumer le bûcher autour duquel les twits ont dansé allègrement, lançant des injures d'une bassesse inqualifiable, se repaissant de ce juste sacrifice. Qui a alors fait le procès des réseaux sociaux, sans compter celui des grands médias et de leurs "cris" ?

    On sent une censure sournoise se profiler sous les chroniques et les éditoriaux bien intentionnés, mais trop prompts à tirer sur les seuls réseaux sociaux. Ce n'est pas une solution. La solution passe par l'éducation à internet pour former le jugement, de l'évaluation à la transmission des informations. Ça s'apprend et ça commence à l'école. Tôt.

    Il est donc parfaitement vrai que (je cite) l'"époque est « plus au cri qu’à la construction de sens », elle est aussi laissée entre les mains « des bien-pensants » et de ceux qui cogitent dans des dimensions étroites, « qui pensent spontanément avoir toujours raison », « qui ne doutent plus, par ignorance ou par paresse. »". La critique doit toutefois ne pas se limiter aux seuls réseaux sociaux. Ce serait vraiment trop facile.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 novembre 2016 07 h 10

    Réflexion

    Après réflexion... il demeure que la pédophilie reste «odieux et condamnables» (comme il est écrit dans le texte).
    Alors... que reste-t-il a soupeser ? Trouver un moyen pour que les autres pédophiles passent par la même place que Jutra : le bannissement.
    Y a pas de circonstances atténuantes; à moins de vider de sens les mots «odieux et condamnables».
    La réaction de la population ne vient pas du fait qu'elle a réagi sans réfléchir, par «des bien-pensants» et de ceux qui cogitent dans des dimensions étroites, «qui pensent spontanément avoir toujours raison», «qui ne doutent plus, par ignorance ou par paresse». C'est parce que ça vient nous chercher «profond» et immédiatement. Pas besoin d'y réfléchir de midi à quatorze heures. Qu'est-ce qui n'est pas «clair» dans «odieux et condamnables» ?
    Tous ceux qui posent ces gestes sont «odieux», ils sont donc «condamnables». Nous ne pouvons pas séparer le geste de celui qui le pose. Je ne vois aucune autre issu. Maintenant… nous pouvons l’exprimer de différentes façon (selon notre façon de démontrer notre dédain), mais le verdict reste le même : «odieux et condamnables». Ce qu’il a fait nous fut odieux et nous l’avons condamné.

    C’aurait été «injuste» et «inacceptable» de le condamner si cette pratique était «normale» et «légitime», mais… il n’en est rien. Comment ne pas rendre abondamment clair cet état de fait sans qu’il ne soit exprimé par la dénonciation générale de la société ? Ce fut fait et sans équivoque (de toutes les manières de l’exprimer). «Ce n’est pas parce que c’est «mal écrit» que ce n’est pas la vérité». La pédophilie est exercée par les pédophiles, l’un ne va pas sans l’autre; si nous condamnons la pédophilie, les pédophiles sont visés et doivent être «atteint».

    Quand y a le feu, on ne discute pas, on l’éteint ! Y a pas de «oui mais…».

    Y a-t-il quelqu'un qui veut rendre la pédophilie «normale et acceptable» ici ?
    De mon plus grand calme, je répond : Pas moi.

    PL

    • Johanne St-Amour - Abonnée 21 novembre 2016 12 h 59

      Plutôt agaçant ce leitmotiv de rendre les médias sociaux responsables de plusieurs maux. Si les médias sociaux ne sont pas là pour approfondir le sujet, d'autres médias font ce travail, concentrons-nous sur eux. Et faisons la part des choses également face à ces médias sociaux, soit qu'il n'y a pas que des aspects négatifs!

      Est-il plus important de discuter d'oeuvres d'art et de ceux qui les ont tenus à bout de bras ou d'agressions sexuelles graves envers des enfants? D'autant plus que pour l'affaire Jutra plusieurs personnes de la communauté artistique connaissait ces agressions. Quelles sont nos priorités comme société?

      Ces «spécialistes» ont-ils eux-mêmes fait l'effort d'apporter des suggestions à ces agressions graves au lieu de ce concentrer sur la vitesse de réaction de ceux et celles qui étaient outrées par les agissements : il y a l'oeuvre et il y a les moyens et les intentions moins nobles pour créer cet oeuvre!

  • Marc-André Tellier - Abonné 21 novembre 2016 08 h 43

    Je doute, donc je pense...

    À l’air des média-autolâtriques, ''je selfie, donc je vis'' et des gazouillis-gargarisant ''je crie, donc je suis'' où il est plus important d’être imminent que pertinent, il est effectivement, et malheureusement, encombrant de prendre un moment pour la réflexion et la circonspection.

  • Marc-André Tellier - Abonné 21 novembre 2016 09 h 24

    Je doute, dons je pense…

    À l’ère des média-autolâtriques, ''je selfie, donc je vis'' et des gazouillis-gargarisant ''je crie, donc je suis'', où il est plus important d’être imminent que pertinent, il est effectivement, et malheureusement, encombrant de prendre un moment pour la réflexion et la circonspection.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 novembre 2016 12 h 37

      Si la pédophilie était un phénomène tout nouveau, nous pourrions admettre qu'un réflexion longue et profonde soit de mise, mais ce n'est pas le cas. Du temps où la communication instantannée n'existait pas, nous gardions chacun pour soi le dédain que celà nous inspire; aujourd'hui, nous le partageons. La différence ne se trouve donc pas dans le message mais dans sa propagation. Nous ne pouvons que regretter la «vitesse», pas le contenu.

      Merci et bonne journée.

      PL

    • Marc Therrien - Abonné 21 novembre 2016 18 h 10

      Exister, c'est être perçu dans le monde du "m'as-tu vu?''

      Les fervents adeptes de Facebook seraient-ils des partisans de la philosophie de l'idéalisme subjectif de George Berkeley qui s'ignorent? Elle se formule simplement comme "exister, c'est être perçu". Si on la raffine pour en faire une philosophie du bonheur, on ajoute: "et être heureux, c'est être bien perçu." Dans le monde des apparences, il est préférable d'avoir l'air bien que de se sentir bien. Et qui sait? À force de faire semblant, on pourrait même arriver à être heureux, pour vrai.

      Pour le reste, des milliers de livres écrits pour tenter de mieux comprendre le monde, la vie et la mort témoignent que penser, c'est souvent angoissant. Et face à l'angoisse que suscitent l'ineffable de l’inhumain encore en nous, on peut comprendre que chez la moyenne des humains de la foule, trop humains encore, le grognement de la grogne soit ce qui part du bas avant de monter vers le haut.

      Marc Therrien

  • Christian Dion - Abonné 21 novembre 2016 09 h 27

    Démonstration éloquente.

    Les réseaux sociaux sont une démonstration éloquente de ce qu'est le genre humain.

    Christian Dion
    Abonné

    • Yves Lever - Abonné 21 novembre 2016 13 h 46

      Je suis bien d'accord. Dans le contexte actuel, on est porté à ne considérer que les côtés moins beaux du «genre humain», mais il ne faut pas oublier que les meilleurs côtés sont souvent dominants.