La tire tire-t-elle à sa fin ?

Il faut remonter aux débuts de la colonie française pour retrouver les origines de la tradition de tire à la mélasse.
Photo: Pierre Guzzo Il faut remonter aux débuts de la colonie française pour retrouver les origines de la tradition de tire à la mélasse.

Nos grands-mères en ont un souvenir vivace et délicieusement collant… à ébranler les dents ! Nos mères s’en souviennent vaguement. Nos filles, plus du tout. Qui porte encore aujourd’hui une coiffe de « vieille fille » tout en tirant sur ce bel écheveau caramélisé ? Il en est de la tire comme d’autres traditions : une recette de bonbon qui s’étiole avec le temps.

« Je me vois encore assise dans la cuisine en train de regarder mes deux jeunes tantes étirer la tire. Laquelle allait tirer le plus fort ? C’était ça, le jeu ! On aurait dit une grosse tresse blonde. Ça riait tellement ! Et grand-maman qui répétait : “Attention, les filles ! Faut pas la casser !” »

Le 25 novembre, dans la famille de Lise O., grand-mère, mère et tantes préparaient la tire. Une recette de bonbon mou extrêmement simple : une préparation à base de mélasse que l’on fait bouillir puis refroidir avant de l’étirer jusqu’à ce qu’elle vire à un beau brun clair. Ensuite, on la coupe en bouchées qu’on enveloppe individuellement.

« Ma job à moi — j’avais 10 ans, nous sommes en 1954 — était de couper des carrés de papier ciré pour emballer chaque morceau. De la tire, on en faisait beaucoup, car chez nous, à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, il y avait toujours du monde. » Tant que sa grand-mère fut capable d’en faire, tant que la famille ne fut pas trop éparpillée géographiquement, confectionner de la tire le jour de la Sainte-Catherine a perduré dans la famille de Lise.

Quant à la tradition de porter une coiffe en papier rappelant qu’on a atteint le (désespérant) statut de « vieille fille », les filles de sa fratrie ne l’ont pas vraiment connue. Toutes étaient déjà « casées » avant leurs 25 ans !

Au début de la colonie

Mais d’où vient cette tradition de tire à la mélasse, occasion gourmande qui célèbre en même temps Catherine d’Alexandrie, patronne, entre autres, des femmes célibataires de 25 ans ou plus ? Il faut remonter aux débuts de la colonie française. La religieuse catholique Marguerite Bourgeoys débarque à Ville-Marie (Montréal) en 1653. Avec l’objectif d’éduquer les Filles du Roy, ces orphelines dépêchées en Nouvelle-France pour prendre mari et fonder une famille, ainsi que les petits Français et autochtones de la colonie.

Pour « recruter » ses jeunes troupes, cette institutrice pionnière, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, aurait mis au point une recette de bonbon à base de mélasse, résidu liquide obtenu après l’extraction du sucre du jus de la canne, importé par bateau de la Barbade.

Photo: Pierre Guzzo Il faut remonter aux débuts de la colonie française pour retrouver les origines de la tradition de tire à la mélasse.

D’où les « étirer », « tirer », « attirer » de la tire… D’où la date choisie du 25 novembre… Vérité vraie ou légende ? On sait que la tradition a suivi le développement des écoles rattachées à la Congrégation, qui ont été ouvertes tout au long du XVIIe siècle au Québec, et que la recette, publiée pour la première fois en 1919 dans le livre La cuisine raisonnée, a évolué au fil du temps avec l’arrivée d’autres ingrédients, comme le sucre blanc et le sirop de maïs.

« Dans toutes les maisons de la Congrégation de Notre-Dame, le 25 novembre on cuisait la tire, on festoyait et on demandait la veille aux jeunes filles de se créer un bonnet, car ce jour-là, la plus vieille des célibataires allait le mettre à la statue de sainte Catherine d’Alexandrie », raconte Madeleine Juneau, directrice générale de la Maison Saint-Gabriel. Ce n’était donc pas forcément une super-journée pour cette jeune fille qui prenait de l’âge sans avoir trouvé mari !

La « catherinette » désignée faisait l’objet de bien des taquineries… Les religieuses de la congrégation ont montré aux jeunes filles comment préparer et cuire la tire. Cela s’est transmis dans les familles québécoises, qui fêtaient la journée et la soirée du 25 novembre. La tradition a duré jusqu’en 1965. Puis, peu à peu, elle s’est perdue.

Lorsque Sophie Lachapelle s’est plongée dans la conception de son sixième linge à vaisselle (et tablier) de la collection Quelle histoire !, la journaliste et créatrice de cette jeune entreprise, qui en pince pour tout ce qui est histoire patrimoniale gourmande du Québec, s’est en effet rendu compte que la tradition de la tire ne tenait plus qu’à un fil. « À mon grand désarroi, cette recette est en train de se perdre. Je pense que tout enfant du Québec devrait en faire au moins une fois dans sa vie », confie-t-elle.

Elle-même a pris le temps d’en faire avec sa fille. Un souvenir plus que mémorable. Voir ce long écheveau de sucre refroidi blondir au contact de l’air a de quoi faire écarquiller les yeux d’émerveillement et raviver un pan de l’histoire québécoise.

« Il y a si peu de recettes des premiers temps de la colonie que nous faisons encore. Il paraît que cela prend deux générations avant de perdre une tradition. Nous en sommes là », se désole l’entrepreneure, qui est passée au travers du moindre fait ou récit historique entourant la création de la recette de la tire Sainte-Catherine et de sa tradition, avant de les faire imprimer sur ses magnifiques linges commémoratifs pour le 375e anniversaire de Montréal.

Katherine fait partie des jeunes femmes qui ont repris la tradition, seules, dans leur cuisine. Son prénom s’écrit avec un K. « Ma mère m’a toujours dit qu’elle avait choisi exprès cette orthographe pour ne pas que je sois vieille fille ! Quand j’étais plus jeune, elle m’a raconté l’histoire des catherinettes. Lorsque j’ai rencontré mon compagnon, il m’a confié qu’il adorait la tire Sainte-Catherine. Il trouvait fascinant que je m’appelle Katherine avec un K et que je fasse de la tire le jour de la Sainte-Catherine ! »

Effectivement, Katherine en prépare depuis un peu moins d’une dizaine d’années. « Ça prend de bons bras pour étirer la tire. J’ai beaucoup de plaisir à l’offrir ensuite à ma mère, à ma famille, à mes amis. Ils sont toujours surpris de me voir prendre le temps de faire ce bonbon traditionnel. »

Le 25 novembre prochain, ce sera pour Katherine sa dernière tire en tant que célibataire. La « katherinette » de 38 ans compte se marier l’an prochain. La date des futures réjouissances serait même déjà arrêtée (mais pas encore annoncée à la famille…) : le samedi 25 novembre 2017 ! « Nous prévoyons d’offrir de la tire faite maison à nos invités. »

Derrière cet ultime phare de la confiserie québécoise, la tire Sainte-Catherine nous permet de dérouler un fil de l’histoire du Québec. La tire tire-t-elle à sa fin ? Vous, moi, sommes des passeurs de mémoire. Si on ne passe pas le relais, les traditions se perdront. Pourtant, il suffit de peu. Une maisonnée remplie, une recette simplissime et bon marché, une date. Qui va poursuivre la tradition lorsque les soeurs de la Congrégation ne seront plus là ? « Au lieu de regarder votre tablette, mettez-vous autour du chaudron et faites de la tire en famille ! » lance Madeleine Juneau.

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Où en acheter

À Montréal, Chocolats Andrée (5328, avenue du Parc) en fait de manière traditionnelle (production artisanale manuelle) lorsque c'est le temps, pendant un certain temps. Il est préférable d'appeler avant de se ruer sur les sacs de tire, car bien des mordus (de plus en plus depuis quatre ans, me confirme Stéphanie, la propriétaire) fondent dessus. 
Téléphone: 514 279-5923

Découvrir l'histoire de la tire à la Maison Saint-Gabriel

Depuis 20 ans, le musée de Pointe-Saint-Charles entretient la tradition. Demain, de 13 h à 17 h 30, petits et grands pourront écarquiller les yeux devant les jolies tresses blondes. 15 $ par adulte ou 25 $ par famille. Inutile de réserver. Confection de la tire, histoire de la tire et de la Sainte-Catherine (avec conteurs et musiciens) et dégustation. Pas trop, car la mélasse est réputée pour être laxative... maisonsaint-gabriel.qc.ca.
1 commentaire
  • Marie-Claire Plourde - Inscrite 19 novembre 2016 14 h 10

    Pour '' attirer'' l'attention des becs sucrés...

    Pour perpétuer la tradition chercher la recette dans ce document numerisé et si l'aimer c'est l'adopté passer l'acheter Chez FIDES Chez ISSUU D'un clique P.D.F Gratuit https://issuu.com/editionsfides/docs/cuisineraisonnee/44
    Merci à Sophie Suraniti