Sociologie d'un monde déconcertant

Sandrine Malarde a rencontré des «affranchis» de ce courant religieux orthodoxe, qui parlent de la communauté comme d’un «ghetto sans porte».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sandrine Malarde a rencontré des «affranchis» de ce courant religieux orthodoxe, qui parlent de la communauté comme d’un «ghetto sans porte».

Sandrine Malarde l’avoue : sa perception des communautés juives hassidiques, c’est-à-dire ultraorthodoxes, est faite d’un mélange de fascination et d’aversion. Impressionnée par la fidélité des hassidim à leurs traditions, la sociologue ne peut s’empêcher de ressentir un malaise devant l’enfermement dans une destinée tracée d’avance qu’implique l’appartenance à ces communautés.

Les enfants qui naissent en leur sein, en effet, devront reproduire le mode de vie de leurs prédécesseurs, au mépris de leur individualité. « Très peu touchés par les désirs de carrières professionnelles, les hassidim s’attachent à servir Dieu et à faire perdurer les traditions, explique Malarde. En ce sens, toutes ambitions et tous désirs personnels sont écartés, et l’expression d’une singularité, aussi minime soit-elle, n’est pas tolérée. » Dans notre monde, ça détonne.

D’origine française, Sandrine Malarde est arrivée à Montréal, dans le Mile-End, il y a un peu plus de dix ans. Elle a consacré son mémoire de maîtrise en sociologie, à l’Université de Montréal, au phénomène des juifs hassidiques qui quittent leur communauté. Elle souhaitait, au départ, mener une enquête de terrain sur les hassidim, afin d’« explorer la notion de maintien de l’identité en lien avec la modernité », mais ces derniers lui ont fermé leurs portes, raison pour laquelle elle s’est tournée vers l’étude des « sortants », grâce à qui elle a eu accès à l’envers du décor.

La vie secrète des hassidim s’inspire de ce travail universitaire, tout en ratissant plus large. Riche portrait de ces communautés voyantes mais mystérieuses, cet essai s’avère une passionnante incursion au coeur d’un monde déconcertant.

Vivre à part en ville

Les hassidim vivent en Israël et en Amérique du Nord. À New York, ils sont environ 260 000 et, à Montréal, autour de 20 000, principalement installés dans les quartiers Mile-End et Outremont, où ils représentent 20 % de la population. La communauté montréalaise compte un peu plus de 20 % de membres nés aux États-Unis, ce qui explique son fort usage de l’anglais, en plus du yiddish, considéré comme la langue par excellence.

Né en Europe de l’Est au milieu du XVIIIe siècle, en réaction aux persécutions subies par les juifs, le hassidisme se veut un « mouvement religieux populaire et piétiste » qui, contrairement au judaïsme normatif perçu comme trop savant et élitiste, se fonde sur l’émotion et place la dévotion au coeur de la vie quotidienne.

Pour être en contact permanent avec Dieu, les hassidim ne se contentent pas de la prière. Ils font de tout geste un acte religieux et insistent sur l’importance des chants et de la danse, le tout réalisé dans la joie, « considérée comme le meilleur moyen de servir Dieu ». Afin de préserver ce mode de vie millénaire, déterminé par la Torah, les hassidim vivent en vase clos et réduisent le plus possible les contacts avec « les autres ». On peut s’étonner, avec Malarde, qu’ils choisissent, pour ce faire, de vivre dans de grandes villes, ce qui ne va pas sans causer certaines frictions avec l’entourage. Cette fin de semaine, par exemple, les citoyens d’Outremont doivent se prononcer, par référendum, sur l’interdiction de nouveaux lieux de culte sur l’avenue Bernard.

Fidèles et affranchis

Le hassidisme se divise en quelques courants plus ou moins orthodoxes, mais pour tous ceux qui vivent dans ces communautés, « la perpétuation des rites religieux et des lois juives est le but de leur vie et de leur passage sur terre », note Malarde. Être un hassid, c’est parler le yiddish, porter des vêtements distinctifs (les femmes, par exemple, doivent porter des jupes et dissimuler leurs cheveux), vivre dans un environnement qui impose « une stricte séparation des sexes », se livrer presque exclusivement, si on est un homme, à des études religieuses (les autres matières sont jugées très secondaires, voire sans importance, d’où le problème des écoles juives non conformes), accepter des mariages intercommunautaires arrangés, avoir beaucoup d’enfants et voir toute sa vie rythmée par le calendrier religieux juif. Les hassidim de Montréal, par conséquent, vivent presque tous modestement et comptent beaucoup sur la solidarité économique de leurs coreligionnaires.

Les « affranchis » rencontrés par Malarde « parlent de leur communauté en termes de “ghetto sans portes”  » et déplorent le caractère « contrôlant » de la société hassidique, son manque d’ouverture sur le monde extérieur (radio, télé et Internet sont interdits), présenté comme moralement inférieur, et son refus des savoirs profanes. Ces « sortants » témoignent de leur profonde inadaptation au monde contemporain et de leur difficulté à s’y intégrer.

On sort de cet éclairant essai avec les mêmes sentiments mêlés que ceux confessés par Sandrine Malarde. Il y a, en effet, quelque chose de grandiose, d’émouvant et d’admirable dans la fidélité des hassidim à leur foi et à leurs traditions, mais il y a aussi quelque chose de troublant dans ce mouvement sectaire qui endoctrine radicalement ses membres dès la naissance pour les isoler de notre monde commun.

La vie secrète des hassidim

Sandrine Malarde, XYZ, Montréal, 2016, 224 pages

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