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Les dernières paroles de Benoît XVI

Sa renonciation au rôle de pape a été faite en toute liberté, raconte Joseph Ratzinger.
Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse Sa renonciation au rôle de pape a été faite en toute liberté, raconte Joseph Ratzinger.

Dans Lumière du monde, un livre d’entretiens avec le journaliste allemand Peter Seewald paru en 2010, Benoît XVI avait surpris tout le monde en affirmant qu’il n’hésiterait pas à se retirer s’il constatait n’être plus en mesure d’assumer pleinement ses fonctions papales. Sa renonciation, annoncée le 28 février 2013, alors qu’il était âgé de 85 ans, a montré qu’il ne bluffait pas. Fayard, l’éditeur de ses Dernières conversations, a donc raison de présenter ce livre comme un événement. Il s’agit, en effet, du premier ouvrage de l’histoire publié par un pape retraité.

Peter Seewald, qui mène encore les échanges réalisés un peu avant et un peu après le retrait de Benoît XVI, sait mettre son prestigieux interlocuteur en confiance. Ancien militant communiste, le journaliste allemand redevenu catholique ne cache pas son admiration pour le pape émérite, qu’il qualifie de « penseur audacieux » ainsi que de « philosophe de Dieu » et en qui il voit « un des analystes de la société les plus éloquents, qui apporte une contribution évidente aux questions éthiques du temps présent », grâce à la « souveraineté » de « sa pensée intempestive ». Aussi, quand Benoît XVI esquive ses questions sur des sujets controversés — le rôle de Pie XII pendant la Deuxième Guerre mondiale, la nécessité d’une modernisation de l’Église —, le journaliste passe à autre chose sans insister.

Retraite sereine

Le pape retraité qui s’exprime dans ces conversations a l’âme tranquille. On sent chez lui l’apaisement du calme retrouvé. L’homme de 89 ans, qui est aveugle de l’oeil gauche depuis 1994 et a une ouïe affaiblie, vit désormais comme un moine. « Il est amaigri et, pourtant, il émane de lui une douceur nouvelle », constate Seewald. Le ton de ses réponses, souvent chaleureux et plus dégagé qu’avant, témoigne de cette sérénité.

Benoît XVI confirme au journaliste qu’il n’écrit plus et que son oeuvre est accomplie. Il se fait de plus un point d’honneur de ne pas critiquer son successeur. Sa renonciation, dit-il, a été faite en toute liberté, « il n’y a pas eu de reculade sous la pression », et François apporte « une nouvelle fraîcheur dans l’Église, une nouvelle joie, un nouveau charisme qui plaît aux gens ».

Quand Seewald lui demande ce que son successeur fait de mieux que lui, Benoît XVI souligne, sourire aux lèvres, « son attention directe aux hommes ». Le pape émérite confie donner son avis à François quand ce dernier le lui demande, mais il ajoute que cela arrive rarement et qu’il est « très content de ne pas avoir à [s’]impliquer généralement ».

Ces conversations, qui se lisent très agréablement, sont aussi une autobiographie condensée de Joseph Ratzinger. La section du livre consacrée à sa jeunesse allemande est particulièrement intéressante. Fils d’un père très pieux et hostile aux nazis, Ratzinger, qui avoue cultiver « le plaisir de la contradiction », y rejette la thèse inepte d’une compatibilité entre nazisme et catholicisme. « Nous savions, dit-il, qu’il n’y avait pas d’avenir pour nous dans cette société-là » et que « l’Église était condamnée à disparaître » en cas de victoire des nazis parce que « leur fondement idéologique était absolument antichrétien ».

Le théologien rationnel

S’il a fini pape, Ratzinger a surtout été professeur de théologie. C’est d’ailleurs quand il parle en tant que théologien que le feu sacré brûle ardemment en lui. L’homme, il l’a souvent répété, n’a rien d’un mystique. Sa vocation, dit-il, lui est venue « sans conversion spectaculaire » et les épisodes de « nuits de ténèbres » lui sont étrangers. « Peut-être ne suis-je pas suffisamment saint pour m’enfoncer aussi profondément dans les ténèbres », note-t-il.

Adversaire du relativisme, qui renvoie chacun à ses désirs, et tenant de la « vérité » chrétienne, du « message du Christ [qui] est un scandale » et qui n’a pas à être adapté à la culture moderne profane et matérialiste, Ratzinger, qui s’inquiétait déjà de « l’étiolement de la foi » dans un retentissant article de 1958, reformule ici son credo théologique.

« J’en suis arrivé, explique-t-il, à la conviction que nous avons évidemment besoin du Dieu qui a parlé, qui parle, du Dieu vivant. Du Dieu qui touche au coeur, qui me connaît et qui m’aime. Mais Dieu doit également être accessible à la raison. L’homme est un tout. Ce qui est entièrement étranger à la raison, qui se déroule intégralement à côté d’elle, ne pourrait pas s’intégrer dans la totalité de mon existence et resterait en quelque sorte un corps étranger. » D’un de ses maîtres allemands, Ratzinger a retenu les deux questions qu’il place au coeur de sa théologie : « Qu’en est-il réellement ? Est-ce que cela me concerne ? »

Habité par sa confiance en Dieu, Benoît XVI confie n’avoir pas vraiment peur de la mort, bien qu’il reconnaisse que « plus on s’approche de [Dieu], plus on ressent avec force tout ce que l’on n’a pas bien fait ». Et que dira-t-il à son maître, le moment venu ? « Je lui demanderai d’être indulgent à l’égard de ma misère. » Pour le premier pape émérite de l’histoire, la retraite n’est qu’une préparation à l’essentiel.

« Les vrais problèmes de l’Église, fait-il clairement savoir, ne résident pas dans l’affaiblissement de ses effectifs, mais dans l’étiolement de la foi. C’est l’extinction de la conscience chrétienne qui est à l’origine de la crise, de la tiédeur de la prière et de l’office, du désintérêt pour la mission de l’Église. Pour lui, la vraie réforme doit être de l’ordre d’un renouveau intérieur, de l’embrasement des coeurs. »

Dernières conversations

Benoît XVI avec Peter Seewald, Fayard, Paris, 2016, 288 pages

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 14 novembre 2016 03 h 20

    Un être d'exception

    Benoît XVI, un grand philosophe, un grand théologien, un être de vérité. Jean-Paul II et Benoît XVI, deux papes exceptionnels, inséparables, dont l'oeuvre demeurera pour bien longtemps, sinon toujours.


    Michel Lebel

  • Johanne St-Amour - Inscrite 14 novembre 2016 10 h 28

    Pourquoi un article sur ce livre?

    Parmi des milliers de livres publiés chaque semaine, j'ai du mal à comprendre que vous parliez de ce livre.

    Ce choix de parler de religion, particulièrement de religion catholique, est aussi souvent fait par le chroniqueur Jean-Claude Leclerc.

    En tant que femme, ce choix me heurte. Si au moins vous parliez à chaque fois du sexisme de cette religion (bien qu'elle ne soit pas la seule, bien sûr).

    Qu'avons-nous à faire d'un livre qui parle d'hommes qui renient à la moitié de l'humanité le sacerdoce, en plus de vouloir décider de plusieurs de leurs façons de vivre! Si une religion agissait ainsi envers les NoirEs, je ne crois pas que vous et le journal Le Devoir en ferait autant la promotion!

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 14 novembre 2016 11 h 16

    Merci de cet article sur un grand homme

    J'admire beaucoup Benoit XVI, et j'ai beaucoup lu ses écrits, et j'ai été très touchée par son discours à Ratisbonne en 2006, notamment au sujet de l'islam.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 novembre 2016 13 h 36

      Pour les gens que ça intéresse, ici des détails sur le discours de Ratisbonne: https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Ratisbonne