Les oubliés de Belleville

C'est fou ce qu'on s'intéresse aux galas des autres quand nos poulains y concourent. Prenez les Césars. Rien de plus drabe, de plus guindé et de plus techniquement bric-à-brac que la fête du cinéma français. Dans notre Québec enneigé, de l'autre côté de la mare atlantique, samedi dernier, collés devant TV5, balayant tous ces irritants, on a savouré la vue des nôtres en train de battre les cousins français à plate couture sur le terrain de leur septième art. L'Hexagone a vingt longueurs d'avance sur nous en matière de rayonnement culturel. Douce revanche du petit.

D'un côté, Arcand et ses Invasions dominaient la course avec trois prix importants; de l'autre, le Montréalais Benoît Charest remportait celui de la meilleure musique pour sa partition des Triplettes de Belleville, la désopilante animation de Sylvain Chomet. Du coup, on s'est rengorgés. Pas si losers que ça, après tout. Peut-être même grands, forts et invincibles...

Désormais confiants de voir Arcand rafler demain soir une ou deux statuettes à Hollywood, là où l'ego cinématographique est encore plus surdimensionné qu'à Paris, on savoure d'avance toutes les victoires. Pour sûr, Benoît Charest y ravira à Sting, à Howard Shore et aux autres imposteurs de la musique les lauriers de la meilleure chanson. Chris Hinton, Montréalais qui concourt aux Oscars pour son animation Nibbles, se doit de nous revenir vainqueur lui aussi. Maintenant qu'on se sent gros, faudrait pas dessouffler la baloune nationale.

Bien des Québécois, à grand renfort de bière, de chips ou de café, se caleront donc dans leur divan pour suivre le gala des Oscars demain soir. Et comment! Certains accros à Star Académie s'avouent même prêts à trahir leurs vedettes minute afin de se brancher sur ABC, qui transmet la fête américaine de toutes les paillettes. Oscars, nous voilà!

Et Céline peut aller se rhabiller. Il existe une relève pour nous sur la chic scène du Kodak Theatre. Benoît (dit Ben) Charest et sa compagne Béatrice (dite Betty) Bonifassi entonneront devant un milliard de paires d'yeux collés aux écrans du monde la toune des Triplettes de Belleville, qui leur vaudra aussi l'Oscar de la meilleure chanson de film. Pas question d'être winner à moitié.

À quoi reconnaît-on un vrai jet-setter? Au fait qu'il voyage de Paris à Los Angeles, saute des Césars aux Oscars, triomphe d'un méridien à l'autre. Il a le visage de Denys Arcand. Quand même, le fin du fin pour un jet-setter consiste à faire escale chez lui entre deux villes lumière, histoire de gagner sur son propre terrain des trophées maison destinés à le rassurer sur sa popularité locale. Les Invasions d'Arcand, avec leurs quatre gros prix, ont dominé le palmarès des Jutra le lendemain même du triomphe aux Césars. Il a gagné sur tous les fronts. Bingo!

Car la consécration internationale, c'est bien joli. Ça paraît bien sur un CV, mais encore faut-il gagner aussi dans sa cour. Sinon, ça décourage d'y vivre.

Benoît Charest n'a pas eu besoin de s'arrêter à Montréal entre Paris et Los Angeles. On aurait aimé le rencontrer, le congratuler pour son César, l'encourager pour l'Oscar, l'entendre entonner sa toune à la Place des Arts, avant la chaude nuit d'Hollywood. Pas de Ben à l'horizon. C'est ben pour dire! Les Triplettes de Belleville, que sa musique faisait swinguer ferme, n'étaient pas en nomination aux Jutra.

Cette désopilante animation concoctée en grande partie dans un studio montréalais avec un tas de talents québécois à son pavois paraissait-elle assez québécoise pour nos critères?, se demandent certains observateurs perplexes. C'est que ça nous la foutrait mal. Après tout, Les Invasions barbares, sur un simple appui financier de la France, ont pu concourir là-bas comme film national. Et on refuserait Les Triplettes chez nous?

Dans les coulisses des Jutra, on répond non, m'assurant que le film de Chomet était admissible dans la catégorie «film d'animation» aux côtés des courts métrages de la course. Il n'a pas, me dit-on, été retenu par les membres votants. On se demande soudain si ceux-ci avaient bien compris la question...

Pour enfoncer le clou, les films d'animation ne peuvent pas, m'explique-t-on toujours, concourir hors de leur case aux Jutra. Impossible pour eux d'être en nomination pour la meilleure musique ou la meilleure chanson. Bref, chez lui, Benoît Charest était éliminé d'office comme compositeur. Choquant!

D'autant plus que les sacro-saints règlements semblent moins étroits ailleurs qu'ici. Aux Césars français, par exemple, aucune case n'est réservée au cinéma d'animation. Bonne affaire! Sans bâton dans les roues, Les Triplettes y ont été retenues dans trois sections: meilleur film, meilleure première oeuvre de fiction et meilleure musique originale (ce qui a valu le trophée à Benoît Charest).

Du côté des Oscars, depuis quelques années, l'Académie a ajouté à ses multiples catégories celle du meilleur long métrage d'animation. Nos Triplettes y figurent dignement aux côtés de Brother Bear et de Finding Nemo. Et croyez-vous qu'elles soient éliminées pour autant des autres catégories? Nenni! Benoît Charest concourt avec Belleville rendez-vous, la chanson-thème des Triplettes. Alors, quoi?

Tout est question de réglementation ici-bas, semble-t-il. La consigne, c'est la consigne, comme disait l'allumeur de réverbères de St-Ex. Soit! Mais il y a des consignes qui se changent, surtout lorsqu'elles ne tiennent pas la route, comme celles qui régissent les longs métrages d'animation aux Jutra. Parce qu'on balaie sous notre propre tapis les talents québécois auxquels le reste de la planète fait la fête. Cherchez l'erreur...

otremblay@ledevoir.com