La colère

Relire le roman Les raisins de la colère, depuis quelques mois, se révèle être un exercice de plus en plus inquiétant.

Puissante chronique sociale qui met des visages humains sur une crise économique passée, celle de 1929 et des années qui ont suivi, l’oeuvre de John Steinbeck devient dangereusement troublante au contact de l’actualité des derniers jours, tant elle semble annoncer le début d’un recommencement.

Regardez dedans, regardez autour, pour voir ! À l’intérieur de ce classique ? La famille Joad prend la route, entre les « terres rouges » et les « terres grises » de l’Oklahoma et de la Californie dans l’espoir vain de sortir de sa misère.

Dans la foulée d’un krach boursier, le pays vit désormais au rythme d’une mutation économique, industrielle et sociale qui génère plus d’exclus et de pauvreté que la prospérité qu’elle ne cesse pourtant de promettre. Les petits fermiers perdent leur terre au profit de grands propriétaires et des banques qui accélèrent une révolution agricole, une mécanisation, une concentration des espaces de production, sur le dos de masses humaines dociles et silencieuses qui sont sur le point de s’exprimer.

« Et l’odeur de pourriture envahit la contrée », écrit John Steinbeck dans cette autopsie avec style de la mécanique d’une dérive à la destination fatale. Le clin d’oeil à Hamlet pourrait être savoureux s’il ne préfigurait pas une suite dramatique. « Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

Steinbeck écrit ces lignes en 1939, trois ans après Des souris et des hommes et En un combat douteux qui révèlent le caractère critique et humaniste de sa plume. L’année aussi où le monde, porté par la colère et les frustrations et la montée de figures politiques hargneuses et imprévisibles, entre de plain-pied dans l’horreur de la guerre, du génocide, du repli, des abus…

Constat d’échec

Les raisins de la colère fait partie de ces livres qui, depuis les années 1950, ont été les plus lus, les plus décortiqués, les plus analysés dans les écoles de l’Amérique et d’ailleurs. Triste constat d’échec : l’exercice de mémoire collective est loin d’avoir porté ses fruits, loin d’avoir sensibilisé les générations suivantes à l’importance d’un progrès qui respecte la nature humaine, qui favorise le respect, la tolérance, plus que les abus et le mépris.

Depuis le début du siècle, lorsqu’on entend, dans les villes post-industrielles des États-Unis, des chômeurs de plus de 50 ans se plaindre de la délocalisation de leurs emplois à l’autre bout du monde, on entend résonner au loin les voix de Tom, Ma, Pa et des autres.

Quand on voit les multinationales du commerce de détail ou du numérique faire la galette en s’appropriant les compétences, les territoires, les outils de travail des autres, quand on voit Wal-Mart briser le tissu social des artères commerciales de plusieurs petites villes d’Amérique, les Uber menacer l’industrie du taxi, les Facebook reconfigurer, sous des couverts humains et sociaux, les lieux de diffusion pour en absorber surtout leur finance, on voit ces banques et ces grands propriétaires qui, dans les premières pages du livre de Steinbeck, placent l’humanité au bord du gouffre en se lançant aveuglément dans une mutation sans en comprendre réellement les enjeux et les conséquences.

« Visiblement, nous entrons dans une autre ère stupide que l’humain s’impose à lui-même », écrivait en juillet dernier, soit quelques jours après le Brexit, la sortie de l’Angleterre de l’Union européenne, poussée par un vent populiste, mais aussi quatre mois avant la victoire étourdissante de Donald Trump, Tobias Stone dans les pages de Newsweek. Le penseur, historien, archéologue et anthropologue y expliquait que l’histoire est condamnée à hoqueter, la faute à une mémoire des drames, des cataclysmes sociaux, des grandes erreurs du passé qui s’efface dans une perspective temporelle variant de 50 à 100 ans.

Du coup, parler de construire un mur, 55 ans après la construction du « Mur de la honte » à Berlin, n’a plus rien de honteux, en 2016. Mieux, ce n’est pas l’opprobre qui s’abat sur l’idéateur d’une telle ineptie, mais plutôt l’honneur de la présidence d’un très grand pays.

Pour Stone, il ne fait pas de doute qu’une autre « phase de destruction massive » est en marche, une phase comme celle que John Steinbeck, à une autre époque, avait bien vue, bien nommée, bien circonscrite dans ses Raisins de la colère.

Plus de 75 ans plus tard, on ne peut certainement pas lui reprocher de n’avoir rien dit, de n’avoir rien fait. Contrairement à d’autres qui ont vu l’intolérance, la haine, le rejet, mais les ont au mieux ignorés, au pire, incités à croître.

Relire Les raisins de la colère aujourd’hui est troublant, mais permet également d’espérer qu’au coeur de la triste répétition à venir, des figures comme Steinbeck se mettent à nouveau à se multiplier et à hoqueter, elles aussi.

13 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 14 novembre 2016 04 h 53

    Tout en accord avec «Une autre ère stupide....

    ...que l'humain s'impose à lui-même»
    Imposition qu'il se fait par l'utilisation de cet immense cadeau qu'est celui de la liberté dont celle du choix de vie qu'il (l'humain) décide de vivre.

    Je suis surpris d'entendre des gens dire «qu'ils n'avaient pas le choix, qu'ils n'ont pas le choix, qu'ils n'auront pas le choix». Ne suis-je pas libre d'aimer, d'haïr, d'être indifférent, de faire preuve de compassion, d'empathie et combien plus ? Oui, il existe de ces situations où la frontière entre deux choix est immensément mince sauf qu'entre deux pires, l'un l'est moins que l'autre.

    Il y aura un prix à payer si ce n'est déjà commencé pour cet «ère stupide que nous nous imposons»
    Nous avons pressé le citron à l'extrême et continuons à le faire.
    Faire l'expérimentation de sa propre humanité est un immense chantier dont nous sommes les libres architectes, dessinateurs, concepteurs et constructeurs. Pour sûr avec les autres et le reste du monde.L'Homme ne se construit pas seul.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.
    Auteur

  • Gaston Bourdages - Inscrit 14 novembre 2016 04 h 54

    Un ajout....

    «L'Homme ne se construit ni se déconstruit seul»
    Gaston Bourdages.

  • Denis Paquette - Abonné 14 novembre 2016 06 h 50

    merci, monsieur de me forcer a un retour sur ma culture

    Des humains stupides qui s'imposent a eux-meme et peut etre aux autres l'horreur et la misere, quelle phrase prophétique, si ca continue vous allez me forcer a relire Steinbeck, quand je l'ai lu, j'étais encore qu'ados qui écoutait Harmonium, merci de me ramener a cette époque si riche ou nous étions en train d'essayer de nous dépétrer d'avec les premiers phénomènologues, vous me faites vraiment prendre conscience que la culture est toujours a revisiter, un jour il faudra bien parler de Nietzchee, ha! pas trop tôt, faire le grand ménage n'est pas évident

  • Yvon Giasson - Abonné 14 novembre 2016 08 h 01

    Une mémoire collective déficiente

    A ce texte magnifique je n'ajoute que ma propre indignation.
    Il y a tant et tant de faits du passé qui devraient nous instruire mais, au contraire, on les occulte avec la prétention que maintenant tout est différent.
    Pourtant, la nature humaine n'est pas très différente de de qu'elle était il y a cent ans...
    Merci monsieut Deglise de nous secouer le pommier ainsi.

    • Jean Santerre - Abonné 14 novembre 2016 11 h 56

      Cent ans, mille ans, dix mille ans, aucune différence.
      L'humain est le mammifère à la plus longue croissance et certain n'atteigne jamais la maturité.

      L'homme est l'homme, le meilleur allié de l'homme et son pire ennemi depuis toujours et à jamais.

    • Marc Therrien - Abonné 14 novembre 2016 23 h 20

      @M. Santerre. Ou d'un autre point de vue, peut-être que l'homme n'est pas encore rendu à l'homme et demeure éminemment perfectible. Il est encore plutôt un humanoïde qui essaie tant bien que mal de se sortir du règne animal, d'échapper à sa misérable condition de bête douée de conscience et de jugement inégalement répartis entre les membres de l'espèce, pour évoluer vers plus d'humanité en chassant ce qui reste encore d'inhumain en lui.

      Marc Therrien

  • Bernard Terreault - Abonné 14 novembre 2016 08 h 28

    Rapprochement indû

    Bien possible que Trump, s'il est suivi par le Congrès, plonge tout un pan de la population des ÉU dans la misère, on verra. Mais le rapprochement souvent fait par les commentateurs entre le Brexit et le "Trumpisme" n'est pas pertinent. La sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne est une décision d'intérêt fondamentalement commercial, comme l'ALÉNA ou le Transpacifique, qui a été d'autant plus facile à prendre que les Anglais (mais pas les Écossais, Irlandais ou Gallois) n'ont jamais vraiment aimé les "Continentaux". Ils se sentent bien plus proches des autres pays anglosaxons. Il ne faut pas oublier que l'Europe unie ne regroupait au début que les "Six" et que le RU ne s'y est joint qu'à reculons à une époque ou son économie stagnait alors que celle des Six progressait. Ça semblait alors une bonne affaire. Maintenant que leur économie, en particulier la finance londonienne, fait mieux que la moyenne européenne, ils ne voient pas d'intérêt à cette union. Leurs vrais partenaires sont à New York, Singapour, Toronto, les Bahamas.

    • Clermont Domingue - Abonné 14 novembre 2016 14 h 13

      La pertinence est dans l'égoisme!Se peut-il que plusieurs jugent vertueux l'égoisme des peuples?