Quel président sera Trump?

Trump va-t-il construire son mur, expulser les immigrants illégaux, dénoncer l’ALENA, le Partenariat transpacifique (TPP), l’Accord de Paris, changer le visage de la Cour suprême, modifier la structure fiscale ? Sera-t-il, à l’image de présidents atypiques comme Truman ou Reagan, un « autre » président pragmatique que l’histoire jugera, plus tard, comme ayant satisfait aux exigences de sa charge. Le ton des commentateurs se veut rassurant par analogie : Donald Trump est peut-être une réminiscence de Jackson, une déclinaison de Reagan ou le reflet de Nixon. À défaut d’être lénitif, cela atteste de la résilience de la démocratie américaine. Après tout, l’histoire des États-Unis en a vu d’autres… Ou pas. Car il y a ce que l’on sait. Ce que l’on ne sait pas. Et ce que l’on ne dit pas.

Ce que l’on sait

Le 20 janvier prochain, le président Trump recevra une carte sur laquelle figure le code d’authentification qui lui permet d’accéder au processus de lancement des missiles nucléaires. Simplifié sous Carter, ce processus consiste en un menu réduit d’options qui permet, en quelques minutes, de réagir à une attaque ; une fois lancé, il est irrévocable. Et s’il existe un processus de validation de l’identité du président, cela n’est en aucun cas un veto. Pour cette raison, Schlesinger, secrétaire à la Défense de Nixon, avait pris la liberté d’altérer le processus pour éviter d’en laisser les commandes entre les mains du président qui buvait trop. Mais ce n’était pas légal. Donc, sur les codes nucléaires : pas de contrepoids.

Ce que l’on sait aussi, c’est que le texte de la Constitution définit un équilibre des pouvoirs, chacun représentant le balancier de l’autre. Or il s’est établi, au cours des années, d’autres formes de contrepoids. Entre le candidat et son parti, qui est une coalition de factions. Entre le président et les différentes branches parfois cacophoniques de son gouvernement. Au sein même de la Maison-Blanche, entre les conseillers. Dans ce cadre, les relations établies, les liens de dépendance mutuelle, mais aussi les marchandages font partie du spectre habituel de l’analyse politique.

Mais voilà. Ce président ne doit rien à personne. Les nouveaux (ré)élus des deux chambres ont bénéficié de l’appel d’air qu’il a généré. Il manque un juge à la Cour suprême. Son vice-président n’a rien d’un modérateur. Le Parti républicain n’a laissé dans son entourage que ceux qui avaient déjà été marginalisés (Giuliani, Gingritch, Christie, Palin) et son establishment n’a aucun poids. Les têtes des plus hauts fonctionnaires vont rouler, du fait du spoils system. Si le nouveau chef de l’exécutif choisit de ne pas jouer le jeu constitutionnel en gentleman, il en a toute la latitude : il pourra découper en dentelles l’héritage d’Obama par décrets exécutifs et dénoncer unilatéralement des traités (comme W. Bush l’a fait avec le traité ABM sur les missiles antibalistiques). Et il s’écoulera plusieurs années avant que les contrepoids juridictionnels n’exercent leur pouvoir (il y a un décalage substantiel entre le temps exécutif et le temps judiciaire). En bref, il n’y a de checks and balances que s’ils sont acceptés par les acteurs du jeu constitutionnel. Lorsqu’un voyou prend possession de la Maison-Blanche : pas de contrepoids.

Ce que l’on ne sait pas

Qui sera l’occupant de la Maison-Blanche ? On ne dispose d’aucun indicateur faute de pouvoir le juger sur son expérience. Or la personnalité d’un président, sa capacité de s’entourer de conseillers compétents, ses filtres cognitifs sont déterminants. Comment une personnalité narcissique, impulsive, active-négative, va-t-elle agir en situation de crise ? Ses conseillers oseront-ils seulement le défier ? Ce que l’on ne sait pas, c’est à quel point Donald Trump va placer le processus décisionnel et la gestion quotidienne entre les mains de conseillers tout-puissants (comme Kissinger et Haldeman sous Nixon ou North et Regan sous Reagan), faute d’une capacité d’attention suffisante et d’une expérience adéquate.

La fonction présidentielle est-elle si noble qu’elle va redéfinir l’homme ? Les caciques du parti avaient promis un changement après l’investiture, une normalisation de leur candidat à l’automne… Mais ça n’a pas eu lieu. La manière dont il dénonce, par l’entremise de Twitter, les manifestations qui se déroulent actuellement dans les rues, y voyant non pas un exercice de la liberté de rassemblement garantie par le premier amendement, mais un complot sournois ourdi par les médias, apparaît comme un mauvais présage.

Ce que l’on ne dit pas

Cette fois-ci, les soupapes pour évacuer la surchauffe et l’implosion du système seront plus difficiles à mettre en oeuvre : le système de fuites qui a finalement conduit au Watergate, la « démocratie de la fuite » devant un président paranoïaque et autoritaire (comme Nixon), ou inexpérimenté et imprévisible (comme Reagan), peuvent-ils exister dans une ère post-11-Septembre, où les communications sont contrôlées et surveillées ? À l’heure post-Snowden, Daniel Ellsberg et Deep Throat pourraient-ils aujourd’hui sonner l’alarme alors que les salles de presse se vident ?

Le règne de l’homme blanc en colère ne fait que commencer.

14 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 12 novembre 2016 08 h 40

    C'est bien là, madame Vallet...

    ... ce pourquoi nous avons été si nombreux à souffrir d'insomnie, le soir fatidique, et à avoir l'impression, le lendemain, que le soleil ne s'était pas levé - de toute la journée - et que subitement, le monde était si laid.

    Perso, je me suis imposé de penser aux Syriens massacrés, question de diluer ma stupeur et mon abattement.

  • Michel Lebel - Abonné 12 novembre 2016 08 h 48

    Un mandat incomplet?

    Je prédis que Trump ne complétera pas son mandat de quatre ans. Il n'est pas fait pour le job (comme notre PKP). Son vice-président terminera le mandat.

    M.L.

    • Diane Gélinas - Abonnée 12 novembre 2016 12 h 05

      Voici ce qu'il est utile de savoir sur le vice-président élu tel que lu sur le site www.lesinrocks.com sur :

      Mike Pence est «décrit par L’Obs comme "courtois, discipliné et sans aspérité", il est le contraire du truculent, vulgaire et intenable candidat républicain. C’est lui qui a permis de drainer vers Donald Trump les éléments les plus traditionnels du parti.

      En effet, Mike Pence se décrit comme un “chrétien, un conservateur et un républicain… dans cet ordre“. Celui qui se vante “d’avoir été au Tea Party avant qu’il ne soit cool de l’être“, allie ces trois caractéristiques en se situant “à l’aile la plus conservatrice du courant évangélique” explique Le Monde.

      http://www.lesinrocks.com/2016/11/10/actualite/mik

    • Cyril Dionne - Abonné 12 novembre 2016 16 h 11

      Est-ce que vous étiez de ceux qui disaient que M. Trump allait abandonner la course et qu'il n'était pas intéressé à devenir président ? Non seulement il finira son mandat de quatre ans, il risque de vous revenir pour un autre mandat en 2020.

    • Catherine Paquet - Abonnée 12 novembre 2016 17 h 41

      Je partagerais la prédiction de Michel Lebel, mais je me demande si Mme Vallet peut nous confirmer que cela soit possible constitutionellement, et que le Vice-Pésident devienne effectivement le remplaçant du Pésident démissionaire. Sinon, qui détiendrait le pouvoir de nommer, ou d'élir un ou une remplaçante, pour terminer le mandat?

  • Jean Lefebvre - Inscrit 12 novembre 2016 09 h 55

    Un peu tard pour les analyses post élections

    Bien que j'approuve presque tout ce qui est dit dans cet article, j'ai tendance depuis les élections à me fermer les yeux sur toutes ces analyses de conséquences possibles du règne de Trump.

    Ce n'est pas par ignorance que je le fait, mais bien parce que cela me cause des malaises (j'ai toujours eu sérieusement peur de lui car c'est une personnalité "j'ai raison t'as pas raison" - aucun sentiment de culpabilité et il n'y a donc pas de limite au dommages qu'il peut affliger aux autres) et cela me frustre au plus haut point car ces analyses auraient dûes être publiées sans cesse afin de marteler tous les risques amenés par Trump au grand public.

    Ce n'est pas les grands titres à sensation (et soit disant souvent décrits comme comiques ou révoltants) de sa campagne qui auraient du faire les manchettes, mais les journalismes auraient du sans cesse répéter ces avertissements et analyses pour que ça soit clair dans la tête de tous. Au bureau encore cette semaine, on s'étonne quand je leur dit que le président peut appuyer sur le "bouton" sans aucune autorisation et on me répond "s'tu vrai?"...

    Le journalisme est lentement remplacé par les médias sociaux et certain "dictatorships" mais je trouve que vous ne vous aidez pas souvent en pliant vers le sensationnalisme.

    Votre analyse est excellent mais vraiment trop tard et "r'vire le couteau dans la plais"

  • Bernard Terreault - Abonné 12 novembre 2016 10 h 13

    Oui, mais

    C'est le Congrès qui vote les budgets, et on ne fait rien sans argent. Ces repésentants ont donc une responsabilité sans précédent pour restreindre au besoin ce ... je ne sais comment l'appeler, car je n'ai pas figuré si c'est un bouffon ou un mégalomane dangereux.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 novembre 2016 10 h 45

    … colère, haine, chicane … ?!?

    « … il y a ce que l’on sait. Ce que l’on ne sait pas. Et ce que l’on ne dit pas. » ; « Le règne de l’homme blanc en colère ne fait que commencer. » (Elisabeth Vallet)

    De cette citation, cet ajout : « Et ce que l’on dit ! » ?

    Bien sûr que certes, ou selon ?, mais l’essentiel, l’escamotant, Trump, en tant que président, sera ce qu’il sera, avec ou sans langage coloré, déterminé et « fauconnier » !

    D’avis divers, Trump sera tel cet homme qui, aimé ou détesté, et poursuivant ce dont il devient-être, se voit et se projette devant-derrière le monde des miroirs !

    Entre-temps, il est de sagesse d’observer et regarder ce qu’il voit avec ou sans …

    … colère, haine, chicane … ?!? - 12 nov 2016 -