La ville peut-elle nous nourrir ?

Des panneaux-pochettes en feutre tendus sur des échafaudages, issus du projet VERTical inauguré à l’été 2016 sur le toit du Palais des congrès de Montréal. Il est prévu d’y faire pousser dès la saison prochaine des fraises, des laitues et d’autres légumes, des fleurs comestibles, des fines herbes.
Photo: Éric Duchemin Des panneaux-pochettes en feutre tendus sur des échafaudages, issus du projet VERTical inauguré à l’été 2016 sur le toit du Palais des congrès de Montréal. Il est prévu d’y faire pousser dès la saison prochaine des fraises, des laitues et d’autres légumes, des fleurs comestibles, des fines herbes.

Dans ma chronique du 5 novembre, je raconte ma virée déchétarienne. Une façon de se nourrir en ville. D’autres existent, notamment celles découlant de l’agriculture urbaine : jardins communautaires et collectifs, serres et ruchers sur les toits, champignonnières, balcons-cours-saillies de trottoir transformés en potagers… De ville à nourrir à ville qui nourrit.

Entre deux grands panneaux en feutre fixés sur un support d’où sortent de leur pochette-surprise de jeunes laitues, dans les serres du bâtiment universitaire à l’allure de paquebot donnant sur l’avenue du Président-Kennedy à Montréal, j’ai posé une question à Éric Duchemin, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM : la ville (sous-entendu ici : Montréal) est-elle en mesure de nous nourrir ?

« Si l’on parle en superficie et uniquement en production de légumes et de petits fruits, alors la réponse est oui, la ville peut nous nourrir », affirme le consultant en agriculture urbaine. À condition que la moindre parcelle urbaine soit utilisée, ce qui suppose que la ville se concentre entièrement sur cette activité de production et de distribution alimentaires.

Or une ville a généralement affaire à des enjeux autres qu’alimentaires (logement, santé, transport, etc.). Cela suppose aussi de reconsidérer les infrastructures et les aménagements existants, en cours ou à venir. Se retrouver avec des plants de fèves batifolant sur des lignes de haute tension ne serait pas trop sécuritaire !

Complémentarité et solidarité

« Il faut trouver un équilibre entre la production alimentaire urbaine et la périurbaine, sachant que certaines formes sont plus logiques en ville », rappelle Éric Duchemin, qui coordonne le portail Agriculture urbaine Montréal et dirige la revue et la maison d’édition VertigO. Comme avoir des serres en ville ou des installations utilisant l’aquaponie, la fameuse union végétaux-poissons — ces derniers transforment leur nourriture en nutriments pour les plantes.

En effet, pourquoi s’échiner à couler des dalles de béton en plein champ, alors que la ville offre des surfaces déjà bétonnées ? Tout ce qui consomme beaucoup d’énergie ou de matières organiques s’avérera plus pertinent en ville. Cette réflexion nécessaire quant à un équilibre ville-campagne ne concerne pas seulement la production alimentaire. Il faut aussi l’appliquer à la distribution et à la mise en marché des produits.

Car la ville qui nourrit peut être encline à vouloir garder la production d’aliments à forte valeur ajoutée qui rapporteront des sous et à laisser au périurbain des productions moins gratifiantes et intéressantes sur le plan pécuniaire. Des fines herbes que l’on ne trouve nulle part ailleurs, des petits fruits et des verdures « signature » pour tels restaurateurs qui se ravitaillent à proximité pour les cultivateurs urbains. Des carottes, des navets et des patates pour les agriculteurs périurbains. La ville nourricière ne doit pas appauvrir la campagne. Il faut donc penser à un système alimentaire solidaire qui répartisse les richesses entre la ville et la campagne.

Nourrir en emploi ?

Des études menées dans des quartiers défavorisés (notamment le Centre-Sud et Pointe-Saint-Charles, à Montréal) révèlent que ceux qui pratiquent une forme d’agriculture urbaine mangent plus de fruits et de légumes. Aussi, on a remarqué que beaucoup de nouveaux citoyens font de l’agriculture urbaine dès leur arrivée pour couvrir de vrais besoins alimentaires.

Tout à la fois lieux de contact, d’intégration, d’éducation et de subsistance, les cités qui cultivent entraînent des impacts importants (économiques, éducatifs, politiques, sociaux…). Et si la production alimentaire ne nourrit pas littéralement, elle peut fournir de l’emploi. Pour la nouvelle ferme sur le toit du Palais des congrès de Montréal — le projet VERTical inauguré en septembre dernier —, on sait que les légumes cultivés ne seront pas vendus directement à des personnes défavorisées.

En effet, les différentes laitues et variétés de fraises (couleurs, tailles et saveurs, dans le même esprit que ce qui s’est expérimenté à Paris sur les toits de grands magasins) qui seront produites dès la saison prochaine ne relèvent pas d’un cadre de survie alimentaire. Par contre, en collaboration avec l’organisme La Maison du père, on prévoit d’engager des gens en réinsertion.

« L’agriculture urbaine, ça peut être ça aussi, donner de l’emploi à des personnes sans diplôme. D’autant plus que ce sont des emplois généralement gratifiants », explique Éric Duchemin.

Le concept de ville nourricière ne doit donc pas être élitiste, une production et une distribution alimentaires bichonnées réservées à des gens favorisés. D’autres balises sont aussi à considérer. Géographiques cette fois. Où s’arrête l’urbain ? Où commence le périurbain ? Comme le décrit l’architecte britannique Carolyn Steel dans son livre nouvellement traduit en français, Hungry City (Ville affamée), « […] dans un avenir prévisible, l’agriculture urbaine — ou l’urbanité agricole — ne peut constituer qu’une partie de la solution pour nourrir l’humanité. La ville et la campagne ont besoin l’une de l’autre, et c’est leur relation que nous devrions vraiment remettre en question. Ce qui implique de réfléchir à la ville différemment ; pas seulement à celles que nous avons déjà construites, mais à celles que nous devrons encore bâtir pour loger les quelque six milliards de personnes qui devraient y vivre d’ici 2050 ».

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