Un secteur agricole québécois à la croisée des chemins

Les accords de libre-échange ouvrent une brèche dans le système de gestion de l’offre. Les vaches du producteur Christian Castonguay, producteur à Mirable, elles, restent impassibles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les accords de libre-échange ouvrent une brèche dans le système de gestion de l’offre. Les vaches du producteur Christian Castonguay, producteur à Mirable, elles, restent impassibles.

Mon rapport à l’agriculture est principalement littéraire. Je me souviens, non sans émotion, d’avoir fait les foins pendant quelques jours à l’époque de ma jeunesse, mais, pour le reste, mon expérience agricole se limite aux mots. Ceux de mon père, fils d’un modeste fermier, empreints de nostalgie en racontant le bonheur de l’heure des vaches dans les années 1940 et 1950. Ceux, aussi, de tous ces écrivains du terroir — Girard, Groulx, Grignon, Guèvremont et même Laberge — qui ont chanté, joyeusement ou tristement, la vie paysanne. Dans mon enfance, j’ai lu, chez ma grand-mère paternelle, La Terre de chez nous qui traînait sur la table de la cuisine. Tout ça, tous ces mots, laisse une trace. Aussi, même si l’univers agricole m’est concrètement presque étranger, je lui suis attaché.

Je sais bien que les choses ont changé, que les fermes d’aujourd’hui sont plus grosses, plus modernes et gérées par des agriculteurs plus instruits que ceux d’hier. Il n’empêche qu’elles continuent de structurer le pays québécois. « Quand vous vous arrêtez devant une belle ferme laitière, écrivent les auteurs d’Une crise agricole au Québec, vous voyez bien plus qu’une digne représentante d’un secteur économique parmi d’autres. Vous avez devant vous l’un des socles de la société québécoise, de son histoire, de son identité et même de son visage, l’agriculture étant l’activité humaine qui façonne le plus le paysage. »

La gestion de l’offre en danger

Or, s’inquiètent Simon Bégin, ancien attaché politique de Jean Garon, Yan Turmine, agronome, et Yannick Patelli, éditeur du journal indépendant La Vie agricole, une foule de ces 5800 fermes laitières sont actuellement menacées de disparition, victimes des divers traités de libre-échange et des failles dans la protection que devrait leur assurer le système de la gestion de l’offre, avec ses fameux quotas. Le principal ennemi des producteurs laitiers québécois, à l’heure actuelle, est le lait diafiltré américain, un concentré liquide de protéines laitières utilisé dans le fromage, le yogourt et la crème glacée.

Le système de la gestion de l’offre s’applique, au Canada, aux oeufs, au poulet et au lait. Les auteurs d’Une crise agricole au Québec reconnaissent que la gestion de ce cadre réglementaire « est devenue un monstre de complexité, un système kafkaïen dont peu de producteurs réussissent à comprendre toutes les règles », mais ils se portent néanmoins vigoureusement à sa défense, tout en proposant de le réformer.

En gros, ce système évalue les besoins du marché canadien et octroie aux agriculteurs un droit de produire correspondant à ces besoins. En production laitière, le Québec reçoit 40 % du quota national. Maintenir l’équilibre entre la production et les besoins exige aussi de limiter l’importation de produits laitiers étrangers par l’imposition de tarifs douaniers prohibitifs. Il faut, enfin, que le prix que reçoivent les producteurs pour leur lait couvre au moins leurs coûts.

Ce système est en place depuis 1970. Les auteurs estiment qu’il coûte environ 300 $ par famille annuellement puisqu’il fait légèrement augmenter le prix du lait. Ils ajoutent toutefois que, là où ce système n’existe pas (en Europe, depuis l’an dernier, par exemple), les subventions compensatoires versées aux producteurs équivalent à 1000 $ par famille annuellement.

Le prix du libre marché

Chaque brèche dans ce système menace la survie de nombreux producteurs, comme le montrent les exemples récents de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et de l’Union européenne, où la déréglementation a mené à la réduction du nombre de fermes, au déclin de régions agricoles, à l’explosion des subventions compensatoires et, souvent, à l’augmentation du prix du lait.

L’accord de libre-échange avec l’Europe fera perdre 2 % de parts du marché canadien aux producteurs nationaux, et l’éventuel Partenariat transpacifique, 3,25 %. Les producteurs n’en sont pas enchantés, mais se disent capables d’affronter ce défi, avec l’aide du programme d’indemnisation promis par le gouvernement fédéral. Ce qu’ils combattent avec énergie, c’est le dumping du lait diafiltré américain, qui peut représenter jusqu’à plus de 10 % de leur marché et qui menace principalement la ferme laitière québécoise moyenne de 60 vaches.

La gestion de l’offre, qui s’accompagne nécessairement d’une forte limitation des importations, n’a pas que des vertus, admettent Bégin, Turmine et Patelli, mais elle a, depuis plus de 40 ans, préservé la vitalité du secteur laitier, permis une saine occupation du territoire et assuré la salubrité et la sécurité alimentaires (les normes américaines, en ces matières, sont nettement moins sévères), le tout sans plomber les finances publiques et les budgets familiaux.

Par conséquent, accepter de fragiliser la gestion de l’offre dans la filière laitière pour soumettre l’agriculture québécoise aux diktats néolibéraux et libre-échangistes favorables aux très gros producteurs et transformateurs ne va pas sans danger. Cela équivaut, préviennent Bégin, Turmine et Patelli, à mettre la hache dans un pilier, à la fois symbolique et économique, du modèle québécois, en échange d’une approche qui n’a pas tenu ses promesses ailleurs.

Une crise agricole au Québec. Vers la fin des fermes laitières traditionnelles ?

Simon Bégin, Yan Turmine et Yannick Patelli, VLB/La Vie agricole, Montréal, 2016, 224 pages

Vers la fin des fermes laitières traditionnelles ?

Montréal, 2016, 224 pages

6 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2016 08 h 34

    Il y a, aussi, le problème de la relève

    Notre région comprend une bonne partie de terres agricoles, de fermes ( surtout lait,volailles,porc).

    Or, un des problèmes des agriculteurs, avançant en âge: la relève! Les enfants hésitent à prendre la relève, pour diverses raisons.

    Cette problématique de la remise en question de la gestion de l'offre ne facilitera pas la question de relève.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2016 09 h 20

    "Socialisme en agriculture"?

    Maxime Bernier, député conservateur de la Beauce et candidat à la direction du PCC, pourfend ce systeme de gestion de l'offre.


    Il qualifie la gestion de l'offre de «socialisme en agriculture».

  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 novembre 2016 11 h 07

    La ferme laitière québécoise moyenne de 60 vaches

    "Ce qu’ils combattent avec énergie, c’est le dumping du lait diafiltré américain, qui peut représenter jusqu’à plus de 10 % de leur marché et qui menace principalement la ferme laitière québécoise moyenne de 60 vaches."

    Je connais un agriculteur, de la région, qui vient de robotiser son étable, au coût de plus d'un million de dollars. Inutile de dire qu'Il suit tout cela avec intérêt!

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 12 novembre 2016 13 h 41

    En cette matière,où est le marché des dupes?

    Je suis à savourer "Marchés de dupes" de Robert Shiller et George Akerlof (deux Nobel
    d'économie)qui dissèquent notre monde économico-financier dans ses rouages les plus "intimes" où tout ne serait que leurres et mensonges pour en arriver à "fourrer"
    l'autre afin d'être le plus fort,le plus riche et le plus vaniteux... en bout de ligne.

    Je vais tenter de comprendre en quoi notre marché agricole québécois se voit propo-
    ser de jouer le rôle du dupe de l'affaire.

    Dans mon livre à moi,une nation est un territoire,des terres et un usage de celles-ci
    pour nourrir et faire vivre ceux qui l'occupent,d'abord et avant tout.C'est SACRÉ!
    Alors?Nous ne voulons plus de ces parties politiques qui se laissent embobiner par
    les traités prédateurs d'un libre échange de dupes,traités par lesquels le grand capi-
    talisme mondialisé et anonyme assujetti les nations en les privant des moyens pour
    son affranchissement;une sorte d'esclavage .02?

    Nous n'allons pas en vain faire comprendre cela au député de la beauceronne Beauce.
    Il y a tout de même des limites à se laissez manger la laine sur le dos avec la com-
    plicité d'une technocratie politique et gouvernementale.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 novembre 2016 17 h 14

    Secteur agricole : les programmes d’aide gouvernementaux peuvent-ils éternels ?

    Tous acceptent que l’état aide temporairement des citoyens qui rencontrent des problemes sans poser de questions sur leur efficacité. Mais quand ces formes d’assistance deviennent permanente sommes nous en droit de poser des questions ?
    Pouvons nous demander : quel est le retour sur investissement ? évaluez vous la performance ? le taux de rendement ? quels sont les indicateurs pour se faire ? Meme si ces questions sont étrangeres a la culture bureaucratique.
    La nature humaine fait en sorte que tous veulent se situer au dessus des autres, obtenir des avantages supplémentaires du simple fait qu’ils les demandent, comme l’acces aux paradis fiscaux, les exemptions de taxes ou d’impots. Certains meme veulent sacraliser leurs préciputs en invoquant des grands mythes et des fictions comme dieu, le paradis, la fin du monde, etc.
    La dimension philosophique du probleme remonte aux premiers philosophes d’Ionie. Pour Héraclite, le monde change et il se demandait qu’est ce qui oriente les changements. Un exemple, la chute du mur de Berlin en 1989, et la fin du mythe de gauche, la communisme. Personne ne l’avait prévu et ceux qui en bénéficiaient furent tres surpris.
    Le système de l’offre et de la demande qui caractérise le système économique capitaliste, n’est il pas le meilleur pour s’adapter aux changements ?
    Nul ne veut un capitalisme sauvage prêt a empoisonner les gens. Les grands industriels qui vendent du sucre, du sel ou des gras trans dans la mal bouffe, ou qui ajoutent des produits chimiques nocifs dans les produits du tabac, etc. ne doivent pas etre encouragés par nos gouvernements.
    Concernant les subventions au secteur agricole, peuvent-elles etre éternelles ? Le public serait il gagnant avec l’abandon de ces privileges ? Le prix des denrées baisserait-il ? L’aide a court terme permet-elle a ce secteur de s’améliorer, de s’adapter aux changements subis par tous les autres secteurs de la société ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 novembre 2016 16 h 55

      La problématique est la suivante: aujourd'hui, les fermes québécoises représentent plusieurs millions de $$$ en valeur. Doit-on accepter qu'elles disparaissent? Doit-on être logique avec le passé?