C'est la vie!: Le p'tit babe et le p'tit vieux

Blanchette & Arrière-petit-fils.
Photo: Jacques Nadeau Blanchette & Arrière-petit-fils.

Depuis quatre mois, chaque fois que je rends visite à mon p'tit vieux, j'arrive avec mon p'tit babe sous le bras. Ces deux-là sont faits pour s'entendre, et pourtant, un siècle les sépare. Mon grand-père s'en va sur ses 95 ans et son arrière-petit-fils sur ses cinq mois.

En quelques semaines, c'est fou combien les deux hommes de ma vie ont changé. L'un a doublé de poids, l'autre en a perdu beaucoup, mais comme dit Alban, « c'est pas la grandeur qui fait l'homme ». Pas la grosseur non plus, d'ailleurs. L'un ne marche pas encore, l'autre ne marche plus. L'un fait ses dents, l'autre s'en défait. Et puis, ils me font marrer tous les deux parce qu'ils prennent la vie du seul bord qui ait encore un sens, celui du moment présent.

Chaque fois que je rends visite à un p'tit vieux avec mon p'tit babe, le p'tit vieux pleure et le p'tit babe rigole. Le plus vieux des deux voit toute sa vie repasser en faisant teuf teuf et en grinçant des essieux. Il reconnaît la joie pure, sans même une petite dent de sagesse pour mordre. Juste de la bave, et des b mouillés, des brrrrrvvvvv qui essaient de s'emparer de votre index pour soulager une gencive douloureuse. C'est la seule chose qui peut encore attendrir un p'tit vieux qui se prépare à partir, l'innocence qui fait des b baveux.

Pour mon p'tit babe et mon p'tit vieux, c'est kif-kif : ils ne font pas leurs nuits et ils sont très vulnérables. Il faut faire attention aux microbes, ça pourrait les tuer. Je protège mon p'tit babe d'un tas de maladies en l'allaitant : l'asthme, l'indifférence, les allergies au Nutella, le syndrome de la mort subite. On devrait allaiter les p'tit vieux, tiens, quoique mon grand-père prie tous les jours pour attraper la mort subite. La mort lente est trop cruelle. Ma vieille amie Françoise, qui a 94 ans, en est convaincue ; c'est une façon de partir pour ne pas regretter la vie. On les fait beaucoup pâtir vers la fin pour que les p'tits vieux ne se disent pas : « J'aurais dû traîner plus longtemps. »

Pour les aider à partir, on les oublie dans le fond d'un placard à vieillards, on les appelle le moins souvent possible. De toute façon, on ne sait plus trop à quoi ça pense, un vieux, ni à quoi ça peut bien servir. Un vieux, c'est comme un bébé, ça ne sert à rien, ça regarde passer le temps qui passe. C'était écrit dans le New York Times Magazine de dimanche dernier : un baby-boomer américain sur 20 deviendra centenaire et trouvera le temps loooooong. Mon p'tit babe, lui, a une chance sur deux de vivre jusqu'à 100 ans. Le pauvre, il n'a pas fini de porter des couches.

Le cordon de l'attachement

Lorsque mon p'tit vieux est malade, je l'appelle tous les matins. Et si je saute un seul matin à cause de mon p'tit babe, mon p'tit vieux me téléphone pour me demander ce que je fous. Aux yeux de mon grand-père, l'aîné de douze enfants, il n'y a vraiment pas de quoi se vanter d'être débordée en s'occupant d'un seul bébé. « Quand je pense à nos mères... », me laisse-t-il entendre. Et j'entends bien.

Ce que j'ai le plus de mal à entendre, c'est lorsqu'on me demande quel âge a mon grand-père. « 95 ans ! Ben, c'est le temps qu'il parte... » En d'autres mots, faut t'y faire, ma vieille, ton papi, il est pourri. Si vous voulez m'achever, c'est la façon. Comme s'il y avait un âge où ça faisait moins mal de devoir enterrer les gens. En fait, c'est le contraire. Plus on s'est attaché au quotidien, plus le cordon est solide, plus il devient difficile de le couper. La mayonnaise est prise pour de bon.

Désormais, je n'imagine plus la vie sans mon grand-père au bout du fil pour me donner des conseils de vieux (« Fais attention en auto, prends l'autoroute, c'est glissant aujourd'hui »), pas plus que je ne l'imagine sans mon fils pour chanter Ainsi font, font, font...

Et pourtant, mon p'tit babe n'est pas dans ma vie depuis bien longtemps... Mais toutes ces nuits à l'allaiter, toutes ces soirées à apaiser ses coliques, ces secondes interminables d'inquiétude, ce petit étirement répétitif où l'on se dépasse pour l'autre, ont créé un attachement inaltérable. Les théories sur l'attachement (le fameux bounding) expliquent bien le phénomène. Sans l'attachement qu'éprouvent les parents pour leur bébé, celui-ci ne survivrait pas. C'est cet attachement qui permet au babe d'être assez en sécurité pour aller découvrir le monde, et c'est lui aussi qui le fait revenir en galopant au moindre signe de danger. L'attachement, c'est le « je serai toujours là pour toi », c'est l'art de s'aimer sans mots, c'est la différence entre faire un détour, surtout si ça coûte, ou ne plus y penser parce que ça ne coûte rien.

Passe-moi le sel

La semaine dernière, mon grand-père a sorti une salière cachée sous son fauteuil, histoire d'assaisonner sa soupe à sa façon. « Je leur joue des tours. Ils salent pas, ici. Ils cuisinent pour des malades ! » Mon grand-père a la tête dure comme une statue de sel ou comme un Gaspésien élevé à la morue salée. Et il devise en attendant la marée haute : « La vie nous est prêtée, ma chère enfant. On est de passage. Si tu veux un souvenir de moi, prends-le tout de suite. » Je n'ai rien répondu. Je n'ai rien pris. Le plus beau souvenir que j'ai de mon grand-père, ce sont les yeux bleus de mon fils, les mêmes qu'avait mon père et qui ont déteint dans les miens. Dans la famille, c'est un gène dominant. Ces yeux bleus malicieux ne sont jamais très loin d'une larme. Jamais très loin du grain de sel non plus.

À bien y penser, Alban, je prendrais aussi ta salière en souvenir.

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Le bout des doigts vous chatouille ? Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com. Limitez votre texte : de 100 à 300 mots maximum. Il sera peut-être publié dans cette page sous peu.

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L'angle mort

La seule personne absente sur cette photo, c'est Jacques Nadeau, le photographe. Mais si on regarde bien, on l'aperçoit dans l'angle mort. Faire une photo avec Nadeau comporte toujours un risque, celui d'être déstabilisé et de basculer dans l'être. Le paraître l'ennuie comme un plat de lentilles.

Après avoir foutu mon babe en couches et déshabillé de ses deux mains mon pépé, Nadeau s'est mis à les torpiller avec son appareil. La vraie photo, celle du making-of de la photo officielle, c'est celle-ci. Mon vieux a profité de cette ambiance bordélique pour se faire gratter et crémer le dos. À 95 ans, on ne laisse pas passer pareille occasion. Je m'exécute d'une main tout en tenant mon babe de l'autre. J'utilise un grattoir en bois en forme de femme toute nue et Sophie Charest, l'étudiante en journalisme qui accompagnait Jacques Nadeau, lui hydrate le dos.

On se croirait dans un épisode des Bougon, sauf que mon pépé à moi ne pue pas. Mon grand-papa demande à Sophie ce qu'elle veut faire dans la vie. Pas d'hésitation : « Je crois que je vais devenir crémeuse ! » Il a trouvé qu'elle avait bien de l'ambition.

En ressortant, Sophie me demande quel sera l'angle de mon article.

L'angle mort, Sophie. Si j'ai un seul conseil à te donner, c'est celui-là. Chècke ton angle mort. Tu penses que tu viens observer le travail de deux journalistes qui fabriquent une photo pour faire un beau journal et tu te retrouves à crémer le dos d'un vieux puis à changer la couche d'un bébé qui te donnerait un A pour ton beau travail s'il savait prononcer autre chose que des b mouillés.

C'est l'angle que donne la vie à la mort.

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Adoré : le magnifique livre de photos L'Amour (Éditions de La Martinière). Des photos en noir et blanc qui parlent de ce sentiment universel, de la minute de la naissance à celle de la mort. Épars, des poèmes en couleurs, comme celui-ci de Neruda : « Je t'aime sans savoir comment, ni quand, ni d'où, je t'aime sans détour, sans orgueil, sans problèmes : je t'aime ainsi, je ne sais aimer autrement. Je t'aime ainsi, sans que je sois, sans que tu sois, si près que ta main sur ma poitrine est à moi, et si près que tes yeux se ferment quand je dors. » Si je voulais dire mon attachement à quelqu'un, j'offrirais ce livre.

Visité : le site attachment parenting.org. Vous saurez tout, tout, tout sur l'attachement parental, un mouvement qui préconise la préparation à la naissance, l'allaitement, les massages, les porte-bébés, le co-sleeping, le temps passé en famille. Un médecin m'apprenait récemment que les bébés portés (bras, sacs-kangourous, porte-bébés) développent un attachement deux fois supérieur à leurs parents que les bébés transportés (poussettes, sièges portatifs).

Souri : en revoyant le film La vieille qui marchait dans la mer, avec Jeanne Moreau et Michel Serrault. Quelle magnifique leçon d'attachement entre ces deux vieux qui s'envoient paître dans la langue de San Antonio ! Ils ne peuvent pas se supporter mais n'arrivent pas à se passer l'un de l'autre. Comme dit un de mes ex, les vidéoclubs ont été inventés pour revoir ce film-là.

Tripé : sur le film Big Fish, de Tim Burton, avec Ewan McGregor et Albert Finney. D'un imaginaire hautement fantaisiste, cette fable réunit un jeune homme et son père mourant. Le fils essaiera de mettre de l'ordre dans les histoires rocambolesques du père et tentera de mieux le connaître avant sa mort. Ce film sur l'amour filial est touchant, avec un accent de vérité que seuls les grands départs peuvent conférer. En d'autres mots, inimitable.

Aimé : le livre pour enfants La Naissance de Célestine, de Gabrielle Vincent (Casterman). Peu de textes, des dessins sobres. Ce livre sur l'attachement entre un ours qui adopte une souris est ab-so-lu-ment craquant et juste. Le livre est en réimpression et sortira en librairie en avril. Inscrivez une note dans votre agenda.

Pleuré : en lisant Oscar et la dame rose d'Éric-Emmanuel Schmitt. Oscar, un petit garçon de dix ans auquel on s'attache immédiatement, se meurt de la leucémie. Son lien avec la dame rose, une bénévole, lui permettra d'imaginer qu'il vivra jusqu'à 110 ans : « J'ai essayé d'expliquer à mes parents que la vie, c'était un drôle de cadeau. Au départ, on le surestime, ce cadeau : on croit avoir reçu la vie éternelle. Après, on le sous-estime, on le trouve pourri, trop court, on serait prêt à le jeter. Enfin, on se rend compte que ce n'était pas un cadeau, juste un prêt. Alors, on essaie de le mériter. »

Remarqué : la campagne de publicité de Leucan, « Vous rêvez de rester jeune, moi, je rêve de vivre vieux », une phrase de Stéphane Laporte. Pour faire des dons qui aideront les enfants atteints de la leucémie : www.leucan.qc.ca.

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