Voyage dans le temps chez Notman

Journée de tempête, rue Sainte-Catherine, Montréal, 1901
Photo: © Musée McCord Journée de tempête, rue Sainte-Catherine, Montréal, 1901

Il y a plusieurs années, lors d’une exposition sur les peintres de Charlevoix, mon oeil avait été frappé par une photo placée à côté d’une toile. Signée William Notman, elle représentait un quai de Charlevoix à la fin du XIXe siècle, avec la rangée de maisons derrière la plage. Une d’entre elles appartenait à ma mère, résidence d’été familiale. Et sur la photo, on pouvait constater que l’habitation voisine d’origine était constituée — avec ligne nette de démarcation — de deux petites maisons canadiennes accoudées. Sur les traits des jeunes villageois à plein quai de bois, je croyais reconnaître ceux de leurs descendants sous les casquettes.

Courant aux archives Notman, j’avais supplié qu’on m’en vende une copie, dérogeant aux habitudes de la maison. Mais l’insistance, le désir ardent… Ils avaient cédé, tirant un nouvel exemplaire à partir du négatif original. Et de rapporter triomphalement mon butin à Québec, puis dans la maison de Saint-Joseph-de-la-Rive, où la photo de Notman fit longtemps sensation.

Le nom du photographe m’était dès lors devenu à la fois familier et un peu sacré, assez pour traquer son oeil et sa signature dans les livres ou sur les cimaises. Aussi, quand l’exposition Notman, photographe visionnaire a démarré la semaine dernière au Musée McCord, j’y ai accouru.

« La première rétrospective consacrée au plus important photographe canadien du XIXe siècle, de renommée internationale », annonçait-on. Rien de moins. Elle se sera fait attendre, faut dire. Dès l’entrée, un montage d’édifices et de maisons montréalaises, banques, places, rues, tramways, semble ressusciter le passé de la métropole en trois dimensions.

Les visiteurs aiment ça. Ça fascine de regarder des lieux en leur gloire passée et les têtes parfois saugrenues, parfois étonnamment contemporaines, des anciens.

Une photo célèbre, dont j’ignorais l’auteur, m’a fait sursauter. Vous savez, celle de Sitting Bull au terrible regard qui a tout vu, tout souffert, et qui mijote sa vengeance. Le chef sioux faisait, me dit-on, escale à Montréal en 1885 avec le Wild West Show de Buffalo Bill. Faute de matériel promotionnel, la troupe s’était arrêtée pour le plein d’images chez Notman. Ses clichés ont fait florès.

La conservatrice de l’expo et des archives Notman, Hélène Samson, était sur place, m’accompagnant au long de la visite, précieux appui. Elle avait passé deux ou trois ans à monter la rétrospective, synthèse de l’oeuvre, mais explora toute une décennie les 450 000 clichés de la collection. Un beau, gros et instructif album accompagne le tout.

La modernité d’avant-hier

William Notman, né en Écosse en 1826, avait déménagé ses pénates à Montréal avec épouse et enfants, à trente ans sonnés. « Visionnaire pour l’époque, ayant étudié aux beaux-arts dans son jeune temps, il se considérait comme un artiste », explique Hélène Samson.

À l’instar de son homologue français Nadar, Notman estimait qu’un bon photographe doit se doubler d’un psychologue qui détend ses modèles, capte le moment précis où ils se livrent. De fait, ses photos vivent et respirent. Ses deux fils avaient de qui tenir, et le studio familial roula jusqu’en 1935, bien après la mort du fondateur en 1891.

Ce qui frappe chez Notman ? Sa modernité.

Artiste, soit, mais on y rencontre aussi un homme d’affaires attelé à sa publicité et à son réseautage, qui multipliait les franchises (26 studios en 1872, dont 19 aux États-Unis) et imposa sa PME à feu roulant dans une métropole en mutation. L’évolution de la technique l’aura servi, grâce aux négatifs sur plaques de verre permettant de multiplier les tirages.

Qui dit modernité dit polyvalence. Notman a travaillé en stéréoscopie, a créé des composites très pompiers — collages de photos sur fond de japonaiseries, de chasses à courre, etc. —, offrait des photos peintes par des artistes. Il illustra des livres, photographia des oeuvres d’art pour l’éducation collective, réalisa des gros plans artistiques du nouveau pont Victoria, versa dans le produit dérivé : cartes à jouer, assiettes, cartes postales, alouette !

« Il faisait du Photoshop avant la lettre, précise Hélène Samson, ajoutait des points dans l’oeil pour le faire briller, blanchissait les dents », etc. Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Notman planta sa caméra dehors afin d’immortaliser les beautés naturelles et architecturales d’un océan à l’autre. Une salle se consacre aux extérieurs (anses à bois, camps de bûcherons, réserves indiennes, etc.), certains exceptionnels. Ça vaut vraiment le coup d’oeil.

Modernes ou pas, les photographes du temps marchaient sur les traces des anciens peintres de cour. Au studio Notman se faisaient surtout tirer le portrait les notables montréalais de la politique, de la finance, des communications, de la culture, anglophones surtout, francophones parfois, autochtones plus rarement.

Il faut voir le brasseur Herbert Molson déguisé en François Ier et son épouse en Marguerite de Valois prendre la pose avant un bal costumé au château Ramezay. Le who’s who du temps. Plus quelques anonymes pour la bonne bouche.

Rigolotes autant qu’absurdes, ces photos de studio sur fond de toiles peintes et de mobilier maison. Les nantis du Golden Square Miles semblent y faire de la luge ou de la raquette devant des paysages enneigés, prendre le thé dans des salons victoriens ou se bercer sur des hamacs tendus par deux bouleaux. Ah ! Ah !

L’expo se poursuit jusqu’au 26 mars, grand apport du Musée McCord aux célébrations du 375e anniversaire de Montréal. N’empêche ! elle aurait mérité de rouler au moins jusqu’à la fin de l’été, saison qui accueillera la plupart des visiteurs pour les festivités. Et faute d’un Musée McCord disponible après la fin de mars, on lui souhaite de crécher ailleurs. La métropole n’aura pas tant de manifestations historiques d’envergure à se mettre sous la dent… Et celle-là, qui nous propulse en plein passé, vaudrait bien son lot de projecteurs tout au long de 2017.