Comme un phoque en Alaska

Seul sur la banquise, au large de Pond Inlet, en Arctique, à l’hiver 2014, le cinéaste Jean Lemire contemple un paysage qui disparaît de saison en saison, le régulateur thermique de la planète.
Photo: Gilles Couet Seul sur la banquise, au large de Pond Inlet, en Arctique, à l’hiver 2014, le cinéaste Jean Lemire contemple un paysage qui disparaît de saison en saison, le régulateur thermique de la planète.

Par bonheur, il a le pied marin et les douches froides ne lui font pas peur. Chose certaine, le navigateur, cinéaste et biologiste Jean Lemire n’était déjà pas optimiste avant l’élection du président du deuxième plus gros émetteur de GES et du pays le plus puissant de la planète. On le traitait même de pessimiste, un empêcheur de rêver en rond. Depuis mercredi, le prophète de malheur est devenu un réaliste.

Je retrouve ce batailleur dans un resto du Chinatown. Sur fond d’élection américaine qui vient de porter un climatosceptique au pouvoir et de COP22, les vents sont contraires. « Je suis désolé de décevoir, mais on n’avance pas, on recule ! » dit celui que Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, a nommé ambassadeur honorifique de la vague verte.

Jean Lemire n’est malheureusement pas surpris des résultats de l’élection, les attribuant à la victoire du « petit monde » délaissé par l’élite. Il galère depuis 25 ans sur les eaux noires et les flots turquoise, suivant les baleines, frôlant l’orque et jouant avec les dauphins, s’immergeant dans le silence de la banquise, écoutant le fracas des glaciers qui nous rappellent que le thermomètre grimpe.

Mais il a aussi croisé beaucoup de dépossédés sur terre, de gens à qui il ne reste plus rien, qui ont perdu foi dans les institutions et vont vouloir faire front commun. « Une partie des Américains a cru à un slogan : “Make America great again”. C’est une date marquante dans l’histoire de la planète. Trump propose de remettre le charbon au goût du jour, de déchirer l’Accord de Paris, d’enlever les pouvoirs à l’Agence de protection de l’environnement, d’exporter les OGM… »

Non, si tout cela était à refaire, je ne serais pas le porteur d’espoir créé par des médias en recherche de modèles qui doivent impérativement être plus grands que nature

 

Jean a fait le tour de notre petite planète à la voile, tentant de sensibiliser et de « changer le monde » ; il en est revenu transformé. Et le monde change, avec ou sans nous.

Sillonnant les océans à bord du Sedna IV, ce cheval d’eau mythique à trois mâts, il nous raconte dans son testament maritime, L’odyssée des illusions, combien il s’est souvent senti comme le héros fou de Cervantès, Don Quichotte, « l’archétype du rêveur irréaliste et irraisonné ». « SEDNA devient Rossinante, et nous partons braver les archers de l’indifférence environnementale », écrit-il dans son livre, un récit d’aventurier mâtiné de journal intime à la fois haletant et poétique, vibrant et désenchanté, passionnant et proprement décourageant devant l’abyssale bêtise humaine, l’espèce la plus envahissante et menaçante de la planète.

Il est minuit et quart

Jean Lemire a écrit un livre unique, magnifiquement illustré, mais le texte n’a pas été approuvé par Walt Disney ; le biologiste a plutôt fait le pari de la vérité.

Nous avons animé une émission radiophonique estivale traitant d’écologie sur le pont du Sedna IV, il y a presque dix ans. Elle aurait pu s’appeler Les joyeux naufragés, mais à l’époque, nous n’étions pas encore des idéalistes déçus. En 2007, Jean m’affirmait que la pression sociale inciterait les gens à faire des choix écologiques. Depuis, les ventes de VUS et de camionnettes n’ont cessé d’augmenter. « Ça n’a pas fonctionné », convient-il avec lassitude.

« Est-ce qu’on va y arriver ? Non. On manque de temps », conclut le marin qui a refait le passage du Nord-Ouest 13 ans après l’avoir franchi en 2002. Jean a d’ailleurs écrit des feuillets hebdomadaires durant deux mois, à cette époque, dans un coin de cette page. J’avais invité cet inconnu du public à nous faire vivre son aventure singulière dans les glaces hostiles de l’Arctique. Il était le septième bateau à y passer dans l’histoire de la navigation ; aujourd’hui, on n’y trouve plus un glaçon en été, on circule en eau libre et les bateaux de croisière font admirer le paysage aux touristes ébaubis.

Parmi les expressions de Jean, il y a cette sage devise : « Donner du temps au temps. » Malheureusement, la catastrophe annoncée par 97 % des scientifiques se manifeste déjà un peu partout : montée des eaux, réfugiés climatiques, 90 % des grands poissons disparus dans les océans, 150 millions de tonnes de déchets (du plastique surtout) qui y flottent à la surface, hausse des températures prévues de 3°C et plus par l’ONU d’ici 2100.

Photo: Gilles Couet Seul sur la banquise, au large de Pond Inlet, en Arctique, à l’hiver 2014, le cinéaste Jean Lemire contemple un paysage qui disparaît de saison en saison, le régulateur thermique de la planète.

« Durant l’ère Bush, en 2005, je travaillais en Antarctique avec des scientifiques américains qui devaient prendre des détours lexicaux car ils n’avaient pas le droit d’utiliser les mots “changements climatiques” dans leurs rapports ! »

Nous nageons en plein déni collectif et nous nous achetons une bonne conscience avec nos « petits gestes » fort louables mais peu efficaces, tant que la volonté politique ne donnera pas un grand coup de barre. Elle vient d’en donner un à tribord.

No future ?

Don Quichotte s’est transformé en phoque sur sa banquise qui fond à vue d’oeil. Il est lui-même une espèce non protégée. Il a sacrifié sa famille, joué son va-tout, flambé ses économies, assisté aux mascarades politiques des COP, rencontré des enfants, beaucoup d’enfants, son seul espoir. Il ne croit plus qu’en cette jeunesse qui, peut-être, saura renverser l’issue de la tragédie une fois au pouvoir.

Sauf qu’il sera trop tard pour réparer les dégâts déjà nombreux, baisser le thermostat, le pergélisol qui libère le méthane, 23 fois plus nocif que le CO2, réparer le règne Trump qui s’annonce plus dommageable que l’ère Harper.

Quant à la période Trudeau, il ne s’attend pas à des miracles : « La lune de miel avec le Québec achève et va se terminer avec le pipeline Énergie Est. On va encore nous passer cela avec le mot “transition”. Ça va diviser le public. »

Le profit : le nerf de la guerre et la cause du naufrage. Jean termine son livre en évoquant la justice sociale, la redistribution des richesses et une économie réinventée, une utopie de plus à l’heure où les discours sont de plus en plus cristallisés vers l’extrême droite plutôt que le bien commun. Sans cette redéfinition de nos valeurs, nous coulerons avec le Titanic, croit-il. « Il n’y aura pas les bons et les méchants. Il n’y aura que des victimes. »

Ç’a toujours été comme ça, le temps change, il y a des tempêtes, de la pluie, et des belles journées

 

Son biscuit chinois contient un message : « Le bon sens mène la vie humaine. » Le mien aussi : « Cette année vous amènera bien du bonheur. »

Les sages Chinois ne sont pas tenus de dire la vérité même s’ils sont asphyxiés par la réalité. Quant à Jean, il estime avoir tout au plus transformé le rêve en illusion et donné du temps au temps.

Avant l’inondation, après le déluge

L’acteur Leonardo DiCaprio doit être particulièrement découragé depuis la nuit de mardi dans son pays, qui sera dirigé par un climatosceptique appuyé par 20 % des Américains, qui le sont également. Son film documentaire Before the Flood a le mérite de nous ouvrir les yeux une énième fois sur la catastrophe annoncée. Il a parcouru durant trois ans les quatre coins de la planète pour témoigner de ce qui nous attend. Il s’en dit terrifié. Son entrevue avec le maire de Miami montre des tentatives désespérées de retarder l’échéance. 60 % de la population mondiale vit le long des littoraux. DiCaprio rencontre Obama et le pape, qui n’ont pas l’air très encouragés. Prions, car l’approche politique, elle, ne semble pas fonctionner. Gratuit ici.
Aimé le livre de recettes Végé autour du monde de David Frenkiel et Luise Vindahl ; 90 recettes pour se familiariser avec une cuisine inventive et internationale qui, à elle seule, peut contribuer à diminuer les GES. Les auteurs, un couple de Suédois en cavale, ont créé le blogue Green Kitchen Stories et les recettes, qui parlent autant de scones à l’avoine et aux pommes que de brochette de tempeh et papaye sauce saté, nous enchantent. De jolies photos, beaucoup de saveur et bourré d’idées.

Savouré la prose sage et poétique du philosophe agroécologiste Pierre Rabhi dans La convergence des consciences, un abécédaire inspirant sur une foule de sujets qui touchent notre planète. À la lettre « P » : peur, pétrole et politiques. « Le drame interne des politiques, c’est au fond de s’enliser dans la démagogie et les promesses intenables pour séduire et obtenir des suffrages. Or c’est un scénario infantile voué à l’échec mais tous semblent y succomber. » Le père de la sobriété heureuse nous fait du bien par sa liberté de pensée et ses mots sur l’amour, son jardin, qu’il voit comme un acte politique, et sur la fraternité qui ne s’impose guère.

Versé une larme en lisant l’album jeunesse Y’a pas de place chez nous d’Andrée Poulin et de l’illustrateur Enzo Lord Mariano. Le récit porte sur l’épopée d’un bateau de réfugiés syriens qui cherchent asile d’île en île. Ça se termine bien, mais c’est d’un triste, à l’heure d’une fermeture des frontières chez nos voisins. Une nouvelle réalité qui va déranger de plus en plus.
8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 novembre 2016 02 h 26

    quelqu'un qui prends et se fou du reste

    Pas facile de parler de changements climatiques, quand on appartient a une espèce qui ne s'en est jamais souciés, une espèce qui ne s'est jamais souciée de sa démographie, qui a toujours préférée exploiter a fond les richesses naturelles de notre monde, ne dit- on pas qu'un capitalime est quelqu'un qui prend et se fou du reste

  • Maureen Bédard - Inscrit 11 novembre 2016 08 h 09

    Si Jean Lemire baisse pavillon......

    J'étais, comme bien de gens, bien découragé a la tournure de l'élection américaine mais si en plus Jean Lemire baisse pavillon, vous venez de me scier les jambes. Un moment de découragement,certe, mais de la a baisser pavillon ? Apres tout, nous somme trop monbreux a penser comme lui et ce sera maintenant a notre tour de l'encourager et de l'aider a hiser une nouvelle voile d'espoir.

  • Michel Rondeau - Inscrit 11 novembre 2016 09 h 16

    se donner les moyens

    Heureux d'apprendre que M. Lemire "ne croit plus qu’en cette jeunesse"... Je travaille en éducation et là est aussi ma foi. Qu'il se rende disponible, nous lui ouvrirons les porte de notre Cégep et donnerons écho à son témoignage. Malheureusement, à $12,000 pour une heure de conférence, nous poursuivrons le combat par des moyens qui respecteront nos maigres budgets et ne scandaliseront pas les jeunes.

    • M-c Plourde - Abonnée 11 novembre 2016 14 h 55

      J'imagine qu'à se les geler ...sur la banquise maintenant que sa notoriété est incluse,
      son peedeegree vaux son pesant d'or..Quand il va avoir cumulé plusieurs $12,000 dans son compte en banque il va s'ériger une fondation pour ne pas être déductible d'impôt.La gentrification écologique des beaux bohèmes bourgeois faut croire que ça existe...

  • Pierre Calvé - Abonné 11 novembre 2016 09 h 32

    Le fond du baril

    Tant qu'on ne sera pas au fond du baril, on laissera faire, et alors, on aura le choix des désespérés: le suicide ou le coup de pied au cul. Et on y est presque.

  • Lucie Vallée - Abonnée 11 novembre 2016 10 h 23

    Bilan complexe

    L'élection de Trump ce n'est pas une victoire du petit peuple contre "l'élite", dont fait d'ailleurs partie Trump. C'est un échec complexe de "l'establishment" -très différent de l'élite- de la démocratie américaine où un démagogue réussit à imposer médiatiquement une interprétation hystérique des difficultés de gestion de l'administration publique. On met sur le dos de la mondialisation seule la responsabilité de détruire une économie, alors que c'est le capitalisme consumériste sauvage y aboutissant qui à mis à sac la planète et la qualité de vie. Les électeurs de Trump semblent surtout d'une classe moyenne surtout blanche, hors des milieux fortement urbanisés en perte de privilèges et des riches qui veulent rester riches...