En passant par la rue Fabre

L’autre jour, je passais par la rue Fabre, songeant à quel point elle conserve une substance, cette petite artère du Plateau. Rien à signaler à première vue : des appartements et des condos, la gentrification du coin, des commerçants et des résidants pestant contre les chantiers, la circulation, le manque de stationnement.

L’avenue du Mont-Royal, en grosse veine commerciale, traverse comme avant la ville jusqu’à la montagne. On s’y retrouve, même si tout a changé.

Qu’est-ce qui émeut tant dans la rue Fabre ? Sa mythologie, sans doute. La grosse femme, enceinte ou pas, surgit au détour, et le matou Duplessis, cousin du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, visibles seulement par ceux qui savent voir. Par ici, la maison de briques jaunes où s’entassaient les familles pauvres avec la marmaille et les générations du dessus, où les femmes racontaient le pas racontable dans une langue bâtarde, sous les oreilles toutes grandes d’un enfant, qui prenait des notes intérieures, déjà !

C’est que la zone a d’abord existé, pour plusieurs d’entre nous, à travers les souvenirs de Michel Tremblay. Et même si la horde des bobos a remplacé le milieu populaire grouillant de jadis, il doit bien rester quelque fantôme collé à son ADN. Sinon, comment pourrait-elle nous interpeller par sa toponymie : rue Fabre ?

Plusieurs attendent, bon an, mal an, leur Tremblay nouveau, avec une nette préférence pour les oeuvres de la première mémoire. Son berceau est devenu le nôtre. À force…

Je me suis plongée aussi dans son dernier livre. Roman ? Récit, plutôt, que ces Conversations avec un enfant curieux, nouvelle brique jaune sur la maison de la rue Fabre. Oh ! ce n’est pas La grosse femme d’à côté… plutôt un livre de modeste dimension, avec fragments de souvenirs en mosaïque du même petit garçon rêveur à qui on lance des signes de connivence.

« On est de son enfance comme on est d’un pays », assurait Saint-Exupéry, mais le livre de Tremblay s’offre une autre citation en exergue, celle du psychologue Hourik-Clo Zakarian : « Le passé est un lieu de référence et non un lieu de résidence ».

Hum ! Pas sûr qu’elle colle si bien à son oeuvre. Lieu de résidence à jamais, cette maison remplie de femmes dont il revisite chaque recoin depuis plus de 50 ans.

Au fond, l’auteur, à travers sa version juvénile de lui-même, lance toujours la même perche : celle de la nécessaire quête de sens, de fantaisie et de références, sans laquelle on ne peut décrypter le monde.

Dans Conversations avec un enfant curieux, son alter ego entre cinq et dix ans pose trop de questions à des adultes en dérobade. Et, au milieu de sa Grande Noirceur, il en avait bien du mérite : « Le père, le fils, je peux comprendre… à peu près. Mais le Saint-Esprit…

— Va demander ça à ta mère.

— C’est elle qui m’envoie te le demander, papa. »

Tout du long, on voit le narrateur remettre en cause le troisième secret de Fatima, la religion omniprésente, les bagarres aux mariages de pauvres, la mère qui mange avant les autres, les jouets destinés aux garçons ou aux filles, etc.

Montréal va célébrer son 375e anniversaire en 2017, et un de ses quartiers les plus chauds est sorti du chapeau du dramaturge des Belles-soeurs et du romancier des Chroniques du Plateau Mont-Royal. Puissent les générations montantes remettre en cause la poutine des adultes aussi… Et, pour mieux connaître l’histoire du macadam qu’ils foulent, on souhaite aux Y et aux milléniums, entre deux célébrations plus pétaradantes du 375e, de plonger d’abord leur nez dans une oeuvre littéraire…

Le plus gros Fuck You !

Rue Fabre ou ailleurs aux quatre points cardinaux, on dit oui, donc, à la curiosité intellectuelle, oui à la civilisation. Et état de choc, aux lendemains d’élection, s’arrachant les cheveux : « On n’a pas prévu », quelqu’un l’avait vu venir justement, cette victoire : le cinéaste Michael Moore. « L’élection de Trump sera le plus gros Fuck You de l’histoire de l’humanité », prédisait-il en octobre. Et, sous sa casquette, avec la même dégaine que les supporteurs de Trump, il regardait le tsunami monter, en connaisseur du terrain. Parce que la rage contre les establishments, dont Wall Street, qui ont trompé le peuple, il la partage, le documentariste de Bowling for Columbine ; elle est la matière de ses films. Sauf qu’il est de gauche et appelait à la résistance. Son film-surprise, Trumpland, y devient prophétique. Michael Moore connaît de l’intérieur « l’homme en colère » et sa compagne itou.

Car la vague déferle avec le rejet de la différence, du féminin, du raffinement, du changement, débordant des États-Unis, d’un Moyen-Orient à feu et à sang, et même de l’Europe, où fleurissent les mouvements populistes nés aussi sur le lit de la peur. On l’entend ici gronder dans les radios-poubelles, dans la rue, sur la Toile et ailleurs, avec les replis, la grossièreté, la haine de l’autre, l’intolérance. Ce n’est rien et c’est tout. Juste assez pour combattre l’Amérique de Trump d’abord en nous.

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