Sante: Science et santé

Pour le meilleur — et je dirais pour le pire, parfois —, la médecine s'est instrumentalisée. La technologie a pris le pas sur ce qu'on appelait tout de même l'art de soigner. Ça coûte cher, ça prend de la place, ça se démode rapidement — mais quoi, c'est le prix à payer pour le progrès.

On appelle ça de la science, et la science mesure, c'est le critère de l'objectivité. On compte, on voit clair. On trouve les chiffres rassurants. Ça me fait penser, permettez l'aparté, à ce passage dans L'Angoisse du roi Salomon (Émile Ajar), quand le jeune s'exclame: «Quand vous êtes un musicien, le piano ou le violon, vous pouvez continuer jusqu'à quatre-vingts ans, on vous compte pas, mais quand vous êtes une femme, c'est d'abord et toujours des chiffres. On vous compte. La première chose qu'ils font avec une femme, c'est de la compter.» Eh bien, c'était une autre époque. Dorénavant, on compte bien plus que les femmes. On a par exemple fait passer la psychologie par les maths. Ç'a tordu l'âme et donné, entre autres choses, l'approche scientifique expérimentale; ceux qui la pratiquent se sont beaucoup cassé la tête, aboutissant souvent à des lieux communs, voire à des lieues de leur point de départ (parfois près de la pensée bouddhiste!)... À ceux-là, la science sert de paravent pour gagner ou conserver de la respectabilité. Ce faisant, ils rendent service: la respectabilité, c'est bon pour tout le monde, et si, justement, ils donnent des lettres de noblesse à une idée extravagante, pourquoi pas?

Donc, en science, on vous compte. On peut rire, mais compter, mesurer avec de la technologie, ça donne des résultats spectaculaires, ça sépare des siamois, parfois ça va même plus loin, plus vite que ce que le médecin est capable d'interpréter; en un mot, c'est performant. Ça sauve des vies, ça garde en vie: c'est formidable. Il est vrai que cela a donné de l'arrogance à certains, mais rappelez-vous que là où il y a supériorité, il y a infériorité. Pour équilibrer.

Très bien. Pourtant, on ne peut pas tout compter, on a essayé. On a choisi de belles grosses machines dispendieuses qui nous ont bouché la vue et on s'est débarrassé des gens. Oups! Occupés à prévoir les coûts technologiques, nous avons oublié les effectifs. Hon! Le comble: toute cette technologie appliquée à la maladie, ça ne nous garde pas nécessairement en santé, ça ne nous soigne hélas pas tout le temps. Ça ne guérit pas toujours. On n'en a pas moins installé la médecine sur la charrue derrière la technologie, qui tire vers l'avant.

Aussi tout un mouvement parallèle s'est-il développé en même temps dans la direction opposée à la technologie, en marge de la science. Ces gens-là cherchent la guérison eux aussi, mais pas toujours pour les mêmes maladies, et certainement pas de la même façon. Ils ne donnent pas de conférences de presse, ne font ni recherches ni études, ne publient pas de résultats dans des revues savantes. On ne parle pas d'eux dans les quotidiens, très peu dans les magazines.

Ils donnent des conférences, des ateliers de formation, ils écrivent des livres et leurs idées s'immiscent un peu partout, souvent à notre insu (et au leur!). Pour le meilleur — et je dirais pour le pire, parfois — tellement les dérives insidieuses des idées peuvent nuire. Une psy me racontait qu'elle voit dans son cabinet de plus en plus de gens qui se sentent coupables de leurs problèmes de santé, confondant ainsi, sans s'en rendre compte, devenir responsable de soi et être parfait: l'intransigeance, encore, qui se déguise, une dérive de ces idées selon lesquelles nous créons nos maladies par nos pensées et nos émotions mais nous devons accepter et aimer ce que nous sommes (ne pas se flageller avec des «j'aurais donc dû» et «il faudrait que»). Ou, si vous voulez: ce qui est intéressant, ce n'est pas le but, c'est le chemin. C'est le processus, pas le résultat. Les obstacles sont des occasions, et les maladies sont à voir ainsi.

Ces idées, ces livres, vont dans toutes les directions. Les plus accessibles sont rattachés au mouvement de la psychologie positive, l'équivalent des approches alternatives en médecine. C'est tout ce que les Américains ont appelés self-help. Les moins accessibles se rapprochent de l'ésotérisme et exigent une grande ouverture d'esprit ou une expérience avec la mort (ça éloigne de Descartes).

Par intérêt personnel et par devoir (ha! ha!), je les potasse tous: les scientifiques, les ésotériques, les self-help. J'en reçois, j'en achète. Je ne les comprends pas tout le temps: les mots dans le cerveau, c'est une chose, mais les mots qui s'incarnent dans l'expérience, c'est tout autre chose.

Je sais qu'il y a des médecins conservateurs, mais je collectionne les médecins dégourdis, ceux qui gardent l'esprit ouvert. J'ai une belle collection, à laquelle je viens d'ajouter un étranger, un Suisse, qui m'a étonnée en écrivant ceci: «[...] Je suis persuadé [...] que beaucoup de cancers pulmonaires et de bronchites ont une origine non tabagique et que la tristesse étouffée est à l'origine de cette terrible maladie.»

Attendez: c'est un docteur qui a travaillé pour la Croix-Rouge. Comment font-ils, ces médecins qui sont passés dans le moule des écoles? L'expérience? Vivre dans des pays en guerre, pauvres, ayant d'autres croyances? Non, ce n'est pas seulement ça. Comme vous et moi, ce sont des gens qui utilisent leurs expériences pour comprendre leur vie, des gens qui acceptent ce qu'ils ressentent, l'expriment aussi souvent qu'ils le peuvent et utilisent leur intelligence pour intégrer la partie gauche de leur cerveau à la partie droite. C'est la grâce que je nous souhaite tous.

* Daniel Dufour: Les Tremblements intérieurs, Éditions de l'Homme.

- Aussi reçu, la traduction attendue de Flow, un chef de file des livres de self-help: Mihaly Csikszentmihaly (ça se prononce «chique-sainte-mihai»), Vivre - La psychologie du bonheur, Robert Laffont.

vallieca@hotmail.com
1 commentaire
  • Thérèse Romer - Abonnée 3 mars 2004 10 h 55

    Stimulant

    Votre texte stimulant tombe bien: Je me trouve en breves vacances a Oaxaca, ravissante ville patrimoniale au Mexique, et viens de trouver un sympathique livre d'une Curandera --- guerisseuse traditionnelle, recyclee a partir d'une carriere d'infirmiere psychiatrique tres medicalisee. Des comparaisons passionnantes, fondees sur une experience pratique fort poussee, d'un cote comme de l'autre.

    Il serait interessant d'avoir plus de temoignages vivants de cette nature.
    Continuez votre bon travail de reflexion et de communication

    Therese Romer
    reniaromer@sympatico.ca