Fantaisie romanesque

Une grande humanité se dégage de l’écriture de Gabriel Anctil.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Une grande humanité se dégage de l’écriture de Gabriel Anctil.

Les aventures érotiques d’un écorché vif : le titre du troisième roman de Gabriel Anctil dit tout. Ou presque. Comment un père de deux enfants dévasté par son récent divorce sortira-t-il de son marasme ? En multipliant les rencontres sexuelles.

Ça peut sembler cliché, résumé ainsi, mais ça donne lieu à une écriture charnelle, d’une rare intensité. En prêtant sa voix à Mathéo, 35 ans, l’auteur de Sur la 132, qui avait déjà montré dans son premier roman un certain don pour la chose, multiplie les scènes érotiques, explicites, exacerbées.

C’est cru, oui, osé, olé olé, mais sans tomber dans la vulgarité. C’est sans nul doute le point fort du nouveau roman de cet écrivain né à Montréal en 1979, auteur d’une série de livres pour les tout-petits et par ailleurs scénariste.

Mais Les aventures érotiques d’un écorché vif, c’est aussi par certains aspects une fantaisie romanesque. Après une intense séance avec une prêtresse vaudoue, Mathéo, qui a été fidèle à sa Marilou pendant leurs 14 années de vie commune et n’a pas fait l’amour depuis des lunes, se voit affublé d’une puissance et d’un charisme sexuels exceptionnels.

Est-ce vraiment grâce à ce traitement hors norme qu’il se surpasse sexuellement et parvient à éloigner de lui l’image de celle qu’il aimait tant ? Il ne sait pas vraiment quoi penser, mais aussi bien en profiter.

Il y a l’érotisme, il y a la fantaisie. Il y a surtout, au début, le choc émotif ressenti par ce trentenaire fraîchement divorcé. La crise du couple durait depuis quelques mois, ce matin, ça y est : Marilou déménage.

Mathéo conserve la maison de Saint-Laurent. Et quand viendra le moment, quand son ex, dans son petit logement de Rosemont, pourra accueillir les enfants, ils s’entendront sur une garde partagée.

L’écorché vif passera par toute la gamme des émotions auxquelles on s’attend dans ces cas-là : vide intérieur, colère contre sa femme qui a brisé le cocon familial… car c’est bien à cause de son désir à elle de se refaire une nouvelle vie qu’ils en sont arrivés là.

Il ne peut s’empêcher non plus de s’en vouloir : il n’a pas su garder leur amour intact, n’a pas su garder sa Marilou. Et préserver sa famille.

Bien des questions, prévisibles, se posent alors. Comment peut-on tant détester quelqu’un après l’avoir tant aimé ? par exemple. Il en viendra aussi à se demander ce qu’il cherche à prouver en accumulant les partenaires.Qu’il est « attirant » ? « Que des femmes veulent encore de [lui] ? [Va-t-il] pouvoir dépasser un jour le stade des basses pulsions sexuelles et atteindre des sentiments plus profonds, plus durables ? »

La tête comme un marécage

Ajoutez à cela des problèmes d’argent. Pourra-t-il au moins garder la maison ? La banque lui court après. Ses provisions s’amenuisent. Mathéo est scénariste et écrivain. Clin d’oeil : il a publié une série de livres jeunesse et deux romans pour adultes, dont le premier est intitulé Sur la 132…

Depuis que la crise a éclaté dans son couple, il n’arrive plus à écrire. Pas de projets de scénario en marche, pas de contrats. Pas de roman en chantier non plus. « Ma tête est un marécage où se noient les idées noires. »

Angoisse totale : « Vais-je devoir retourner travailler en télé, écrire des pages et des pages d’inepties pour préserver ce qui m’a pris tant d’années et d’efforts à acquérir ? C’est aussi tout mon rêve d’être écrivain à temps plein qui semble vouloir partir en fumée. »

Aussi un roman sur l’écriture, Les aventures érotiques d’un écorché vif. Viendra un temps où l’écrivain retrouvera ses moyens. Du moins en pensée. Son projet d’écriture : « Le roman de ma séparation. Le roman de ma résurrection. » C’est en fait le roman que l’on tient entre les mains, se dit-on.

Autre facette, très touchante, de cette histoire : la façon qu’a le narrateur d’aborder la paternité. L’attachement profond qu’il ressent pour ses garçons de 7 et 10 ans. Les moments de tendresse partagés avec eux, les rires aussi.

Plusieurs romans en un

Puis, il n’y a pas que la sexualité débridée qui permet à Mathéo de se détacher de son passé. Il s’ouvre aux autres de façon générale, se montre sensible à leur vie, à leur histoire, à leur passé, à leurs cicatrices. Et à leurs différences. Des liens d’amitié se nouent. Ce qui se dégage alors de l’écriture de Gabriel Anctil : une grande humanité.

Ce qui amènera véritablement le héros à panser ses plaies, ce sera un voyage de deux semaines, en solitaire (et à crédit), à Barcelone. Nous sommes à la page 243, soit environ aux deux tiers du roman. Pas question de dévoiler la suite.

Mais une remarque quand même : si l’on continue à suivre la quête de renouveau entreprise par Mathéo, une autre dimension prend de plus en plus de place dans l’histoire. La dimension politique.

En outre, des comparaisons constantes entre la Catalogne, ses aspirations d’indépendance, et le Québec, ses deux référendums ratés. Regard blasé sur notre réalité, sur l’immobilisme de notre société où le printemps érable s’est avéré une parenthèse avortée. Très senti.

Bref, Les aventures érotiques d’un écorché vif, c’est bien plus qu’un livre cochon ou qu’un guide de survie du divorcé. Ce sont plusieurs romans en un. Et c’est rondement ficelé.

Il y a bien ici et là des situations qui semblent un peu plaquées, qui font dans le déjà-vu. Quelques épisodes où l’on a l’impression que l’auteur étire la sauce, aussi.

Mais ce livre multicouche s’avère riche d’expériences, de réflexions. Le tout servi par une écriture fluide qui ne semble pas se soucier de faire du style. Mais qui, de fait, impose son propre style.

Les aventures érotiques d’un écorché vif

Gabriel Anctil, XYZ, Quai no 5 Montréal, 2016, 384 pages