Le roman de la tortue

Dans La femme tombée du ciel, les tentacules de la multinationale Domidion embrassent l’agroalimentaire, l’industrie pétrochimique (sables bitumineux compris), le génie génétique et la gestion des déchets toxiques, entre autres sympathiques apostolats.
Photo: Jeff McIntosh Associated Press Dans La femme tombée du ciel, les tentacules de la multinationale Domidion embrassent l’agroalimentaire, l’industrie pétrochimique (sables bitumineux compris), le génie génétique et la gestion des déchets toxiques, entre autres sympathiques apostolats.

La catastrophe (du grec katastrophê, « renversement ») est l’amie du romancier. Dans les pages d’un thriller comme aux infos télévisées, quoi de mieux qu’une bonne catastrophe ? Bienvenue dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère où l’humain et le cataclysme naturel marchent main dans la main. La force du tsunami se voit décuplée par l’éradication des marais côtiers, mangroves et autres zones tampons naturelles et par le bétonnage des rives. Celle de l’ouragan s’en donne à coeur joie sur l’ancienne île paradisiaque livrée au pillage séculaire et transformée en caillou nu qu’on appelle Haïti.

Bienvenue dans le Bruit de fond de Don Delillo, ce chef-d’oeuvre du roman de la catastrophe écologique, bienvenue dans le Sailor Song de Ken Kesey, où un village de l’Alaska se retrouve complètement isolé par une mystérieuse force bouffeuse d’ondes électromagnétiques et par l’effondrement général des réseaux de télécommunication. Bienvenue chez Les maraudeurs de Tom Cooper, ses crevettiers aux abois et ses cormorans emmazoutés décrassés à l’eau de Javel par les bons soins de la multinationale BP. Et maintenant, bienvenue dans le nouveau roman de Thomas King.

« Un livre d’exception que l’on dévore d’une traite », a écrit une certaine Daphne Bramham, critique au Sun de Vancouver. Ça n’a pas été mon cas. Si j’étais payé pour lire, mettons trois sous du mot, soit 375 $ pour une bonne séance de cinquante pages dans mon fauteuil, alors peut-être. Mais ce gros bouquin au très lent tempo n’incite guère à la lecture rapide. Plutôt le contraire. Assez rapidement, la richesse thématique qu’on voyait se déployer et se profiler dans les premières dizaines de pages donne l’impression de se déliter en une succession de courts chapitres (au nombre de 99, étirés sur 620 pages) dans lesquels il ne se passe, la plupart du temps, vraiment pas grand-chose.

Un air de Monsanto

L’action se partage entre Samaritan Bay, sur les côtes de la Colombie-Britannique, et le centre-ville de Toronto, où un complexe souterrain, Tekumseh Plaza, abrite le siège social de la Domidion. Les tentacules de cette société multinationale embrassent l’agroalimentaire, l’industrie pétrochimique (sables bitumineux compris), le génie génétique et la gestion des déchets toxiques, entre autres sympathiques apostolats. On pense à la bonne vieille Monsanto.

« Aux quatre coins de la planète, les sols étaient complètement lessivés. Les terres étaient épuisées, la vallée californienne centrale, les plaines du nord, les prairies. L’épandage de pesticides au fil des ans et l’agriculture intensive avaient dépouillé les sols des nutriments et bactéries saprophytes, champignons, protozoaires et autres nématodes. On n’avait plus le choix : pour continuer de cultiver la terre, il fallait des doses massives d’engrais chimiques. On devait bien l’admettre : sans la vision et les initiatives des Domidion de ce monde, la planète mourrait de faim. »

Dorian Asher, p.-d.g. de Domidion International, dont le passage ci-dessus exprime le point de vue, est paradoxalement, en même temps qu’un salaud de haut vol, le personnage le plus intéressant du livre. Paradoxe d’ailleurs inhérent, je pense, à l’art du roman : sa conscience est plus encombrée, donc problématique. Il fascine littéralement.

À l’opposé, le caractère de Gabriel, autochtone canadien et prodige de l’ingénierie génétique, est plutôt schématique, dépourvu de profondeur et de complexité, là où sa biographie prométhéenne — il a indirectement assassiné sa mère, sa soeur et l’enfant de cette dernière en créant une bactérie dotée d’une capacité de destruction inédite — commandait au contraire une stature tragique, voire une touche de grandeur shakespearienne. D’accord, Gabriel ne parle pas beaucoup. Mais on peut être taciturne et porter un dilemme moral. Or, le personnage se révèle un peu mince à la longue. Comme si le « contre-emploi » (j’utilise le mot avec toutes les précautions qui s’imposent) de ce personnage d’Amérindien en scientifique de génie avait quelque peu gêné son créateur, pourtant grand pourfendeur des stéréotypes liés aux Premières Nations.

Quant au dénommé Sonny, un simple d’esprit qui parcourt les grèves de cette portion de la côte Ouest en ramassant les épaves de tous formats vomies par tempêtes et marées, je ne suis pas loin de le considérer comme un personnage tout simplement raté. Son handicap mental n’est évidemment pas en cause. Heureux les simples, dit la Bible, et, de fait, le roman de King, dans ses meilleurs moments, est porté par un souffle de recommencement du monde : de la génétique à une Nouvelle Genèse…

Traitement non discriminatoire

Mais Thomas King est victime, on dirait, d’une forme de rectitude politique l’ayant poussé à accorder à son Sonny un traitement équitable, non discriminatoire : il fait partie du quintette de rôles principaux qui sont les piliers narratifs de cette histoire, mais Sonny n’a pas le gabarit romanesque nécessaire pour soutenir notre intérêt. Un roman qui se ramifie en plusieurs trames a un problème quand l’une d’elles s’avère nettement plus faible que les autres. Bientôt, chaque fois qu’on voit revenir Sonny (tous les cinq brefs chapitres environ), on se surprend à échapper un petit soupir : encore lui…

On est devant ce même paradoxe, dû tant aux mécanismes de la séduction narrative qu’à la composition formelle de l’ensemble, qui veut que les meilleurs chapitres de cette dystopie écologique se déroulent près de Bay Street, à Toronto.

On voit assez souvent des romans de 600 pages étirer la sauce sur 100 pages de trop. On en voit plus rarement diluer leur substance, comme celui de King, sur 200 pages superflues. Cette Femme tombée du ciel (traduction française de The Back of the Turtle, nom que porte en anglais l’éponyme mythe amérindien de la création du monde) aurait donc mérité un sévère élagage, fût-ce au GreenSweep, la variété SDF-20 de la bactérie Klebsiella planticola, commercialisée comme défoliant et responsable de la catastrophe semée par Gabriel, l’ange maudit. « Je suis la Mort ! » peut-il désormais lancer, en citant un certain Oppenheimer qui lui-même citait la Baghavad-Gita.

Un roman qui se ramifie en plusieurs trames a un problème quand l’une d’elles s’avère nettement plus faible que les autres.

La femme tombée du ciel

Thomas King, traduit de l’anglais par Caroline Lavoie, Mémoire d’encrier, Montréal, 2016, 627 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 5 novembre 2016 12 h 01

    " The Back of the Turtle " (Thomas King- 2014 )

    N'empêche que ce bouquin mérite d'être lu ,

    par celles et ceux qui n'ont pas la "lecture rapide " facile ?

    " Un humour satirique dévastateur (. . . )

    Un subtil plaidoyer pour l'apprentissage du vivre ensemble . "

    (Stanley Péan - Le Libraire )