Démocratiser la démocratie?

Journalistes espionnés, fraudes et malversations dans l’acquisition d’immobiliers… Voilà un cocktail de nouvelles qui alimente une fois de plus notre cynisme politique cette semaine. Chaque fois que les piliers de notre démocratie sont atteints, c’est notre fragile confiance envers nos institutions qui est mise à rude épreuve.

Alors que le Parti libéral du Québec a dû rembourser la semaine dernière les 551 400 $ réclamés par le Directeur général des élections pour financement illégal, une enquête de Radio-Canada nous apprend que des collecteurs de fonds du PLQ seraient impliqués dans la plus importante fraude dans une société d’État au Québec et peut-être même au pays.

Le Comité public de suivi des recommandations de la commission Charbonneau fera le point, ce mois-ci, sur la mise en application par le gouvernement libéral des 60 recommandations du rapport, un an après sa publication. De surcroît, le Québec apprenait cette semaine que la police espionnait plusieurs journalistes — ces mêmes personnes qui, grâce à leurs sources et à leurs enquêtes, ont mené à la création de la commission Charbonneau.

« La démocratie est le système politique le plus difficile à obtenir, mais le plus facile à perdre », disait Winston Churchill. Cela fait déjà quelques décennies qu’un ensemble de pratiques douteuses au sein de nos institutions démocratiques plombent leur légitimité et donnent des points aux cyniques qui clament haut et fort que la politique, « c’est bon à rien ». Après tout, « ce ne sont que des menteurs et des profiteurs », répètent-ils en se confortant dans leur repli individualiste. Comment ne pas céder au cynisme et au « désenchantement démocratique » ?

Ce cynisme s’exprime avant tout par la perte de confiance des citoyens en la capacité du politique d’améliorer leur vie, par le désengagement et le déclin conséquent de la participation électorale. Au niveau politique, avec l’émergence de partis populistes à la Trump, nous assistons aussi à une révolte contre un système politique perçu comme élitiste et déconnecté de la population.

Ces populismes aux solutions paradoxalement antidémocratiques gagnent du terrain en prétendant parler au nom des gens ordinaires, ceux qui se sentent abandonnés par l’establishment. Ces élans fédèrent nombre d’insatisfaits et d’insatisfactions, en réaction à des années de pratiques, y compris de corruption, où les pouvoirs se sont éloignés de la défense du bien commun.

 

Si l’on doit critiquer la démagogie des discours populistes et leurs remèdes autoritaires, il est également prioritaire de s’attaquer aux sources même du désenchantement démocratique des citoyens. Le manque de représentativité, le bris de confiance entre les élus et les citoyens ainsi que le déficit de légitimité des décisions politiques constituent trois crises auxquelles sont confrontées nos démocraties modernes, selon le politologue Pierre Rosanvallon.

De fait, encore trop de pratiques de gouvernance inadéquates entretiennent le décrochage des citoyens. Par exemple, comme l’affirmait le philosophe Charles Taylor lors d’une conférence sur l’état de la démocratie, les citoyens « ont le sentiment qu’ils ne comptent plus devant le pouvoir des lobbys et de l’argent ». Les audiences de la commission Charbonneau ont illustré, encore mieux qu’un texte de Machiavel, l’étendue du trafic d’influence dans certaines décisions. Malheureusement, on connaît bien le rôle que jouent d’importants acteurs non élus, derrière des portes closes, en matière d’orientation des politiques publiques.

 

Que faire alors pour redonner confiance aux citoyens en la politique et pour éviter que le cynisme et le populisme ne deviennent les options dominantes dans nos démocraties ?

La revitalisation de la gouvernance démocratique ne se fera ni du jour au lendemain, ni sans pression ou engagement. Le fameux adage selon lequel « si l’on ne s’occupe pas de la politique, elle s’occupera de nous » est vrai. Il faut réinvestir la sphère démocratique de toutes les manières possibles.

Au minimum faut-il exiger que les gouvernements prennent en compte, plutôt que de tabletter, les recommandations des commissions d’enquête, réclamer que le pouvoir exécutif cesse de faire intervenir en toute impunité des pouvoirs occultes dans la définition des politiques publiques, astreindre le pouvoir législatif à des pratiques plus dignes des citoyens qu’elle représente et enjoindre au pouvoir judiciaire de ne pas espionner le travail des journalistes.

En tout cas, ce serait un bon départ. Mais le chemin sera long avant de regagner la confiance des citoyens envers nos institutions. L’Assemblée nationale ne pourrait-elle pas faire acte de modestie en ouvrant un chantier sur la démocratisation de la démocratie ?

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