Le théâtre, arme de dissuasion massive…

L’autre soir, on a couru voir la pièce Djihad à la Cinquième Salle de la Place des Arts, sous l’égide du Festival du monde arabe. La veille, la petite troupe belge avait eu droit à la haute protection devant un parterre plus guindé, ministres et huiles diverses réunis à Québec dans le cadre de la conférence sur Internet et la radicalisation.

Après le spectacle, l’auteur, Ismaël Saidi, musulman pratiquant, est revenu sur la séance de Québec. Il riait parce qu’en Belgique, Djihad roule à pleins tonneaux sans escouades militaires ou policières. Ce spectacle qu’il espérait d’abord monter cinq fois devant des salles à moitié vides est devenu un phénomène dans les villes aux cicatrices post-attentats, Paris (où une autre troupe la joue au théâtre des Feux de la rampe) et Bruxelles au premier chef, avec rencontres-débats et accès gratuit aux clientèles scolaires. Reconnue oeuvre d’utilité publique par le gouvernement belge. Tout un destin !

On trouve méritoire que Céline Dion lance sur la Toile un message contre la radicalisation des jeunes, sauf qu’elle paraît compassée forcément, à l’heure d’aborder « des destins brisés, des vies arrachées ». Comment lui jeter la pierre ? Le thème à tête de mort appelle les accents de tragédie. Pensez donc !

Or voilà, surprise ! Ce Djihad rempli d’humour. Le terrorisme 101 vu de l’intérieur, sur autocritique et autodérision, gags en rafales, larmes en sus, condamnation de la violence, main tendue. Tout y est, la pédale au fond vers la fin, mais faut ce qu’il faut.

Ding, Dang et Dong au pays des frères armés. Trois nonos un peu pitres s’en vont en guerre en Syrie. Trois musulmans pondus par une banlieue chaude de Bruxelles : ignorants, manipulés, lavés par la propagande islamiste et les préjugés des parents, frustrés d’être traités comme des citoyens de seconde zone en Belgique.

Des pauvres types oisifs, blessés comme des enfants et tueurs. Le premier a remisé ses imitations d’Elvis Presley à cause des vagues racines juives du King ; la maman du second l’empêcha d’épouser sa blonde chrétienne, le troisième dut renoncer à sa passion pour le dessin, art de mécréant s’il en est. Ils feront des conneries, et ils les paieront cher.

Ismaël Saidi, qui joue également un des compères sur scène, déclare s’être inspiré de faits vécus par lui ou ses proches. Non, le dramaturge n’a jamais reçu de menaces islamistes à cause de ce show-là. Des mères musulmanes lui ont même avoué regretter leur opposition au mariage de leur garçon avec une chrétienne, des jeunes radicalisés ont choisi de changer de cap. Père de trois enfants, dont un ado de 17 ans, il s’étonne et s’indigne en témoignant de sa génération de fils d’immigrés, d’atteindre à ce point celle de demain. « Car rien n’a changé ! » martèle-t-il.

Oui, ça prend des artistes de culture musulmane pour attaquer le mal à sa source et démonter les pièges de l’islamisme en les ridiculisant. Mais l’Occident fermé et apeuré fait partie du problème aussi. Ismaël Saidi le rappelle. On approuve.

Le cynisme de nos sociétés, son matérialisme en credo honteux, son « no future » en tison d’angoisse, n’offrent rien d’inspirant à une jeunesse entre deux cultures ou pas.

Rien d’évident, pour la pure laine, comme on dit, après les vagues d’attentats, à respirer par le nez, mais le rejet de l’autre (présent à nos côtés) paraît aussi dangereux qu’une promesse de Trump.

Un souhait : récupérer Djihad au Québec en outil pédagogique sur nos terres. Parmi les mesures prévues par Philippe Couillard pour contrer la radicalisation des jeunes, pourquoi ne pas y intégrer cette pièce-là, ne serait-ce qu’en captation d’écran ou en reprise théâtrale ? Elle a fait ses preuves ailleurs comme arme de dissuasion massive. On la réclame ici.

L’affaire Safia Nolin

Un mot sur cette affaire Safia Nolin qui fait couler tant d’encre et agite la Toile. La jeune auteure-compositrice reçoit des leçons de bonnes manières ou des claques dans le dos pour sa tenue et ses propos au Gala de l’ADISQ. S’habiller comme la chienne à Jacques et tenir un langage de charretier à un chic gala télévisé jette un froid. C’est entendu. Mais tel était justement le but de l’exercice ! Son acte de protestation équivalait à une pancarte avec les mots : « Je suis contre la dictature de la “ féminitude ” et du BCBG ! » Pour que le message porte, fallait pousser le bouchon. Et oser ! Longtemps les galas ont constitué par la bande des lieux de contestation. Marlon Brando s’était notamment servi des Oscar (in abstentia) pour défendre en son temps les droits des autochtones. Autre époque ? Mais pourquoi attiédir la tribune ?

Alors que les musiciens québécois crèvent de faim, du haut de sa rébellion enroulée dans ses jeans trop petits, son verbe à pic et ses godasses, Safia Nolin est l’artiste du gala qui a fait le plus parler d’elle et relayé son message, celle dont l’album Limoilou trône au sommet des ventes canadiennes sur iTunes. Appelons ça une opération réussie !

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3 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 3 novembre 2016 09 h 46

    Ah! Madame Odile...

    Encore une fois, ce matin, vous faites ma journée, comme on dit. Rien à redire de ces justes constats qui font du bien. Merci.

  • Claire Faubert - Abonnée 3 novembre 2016 10 h 24

    Douce et tendre Safia

    J'apprécie sa voix depuis avant le Gala...et quand j'écoute ses chansons, j'entends une femme mal dans sa peau, mal dans notre univers qu'elle nomme laid, qui souhaiterait sans doute comme toutes les femmes, d'être mince, jolie et élégante, même en jeans, même en godasses...car il y a jeans et godasses...S'agit pas de porter des Christian Dior et fourrures comme Catherine Deneuve, s'agit de se présenter avec fierté de tant de talent, et ce avec affirmation de soi, respect pour l'industrie qui l'honore et bonheur d'être regardée et de participer au grand jeu des apparences. Miroir déformant pour miroir déformant, sa prestation nous a déçus.

  • Jacques-Olivier Brassard - Abonné 3 novembre 2016 12 h 00

    Appelons ça une opération réussie !

    Prochaine étape : Quelqu'un osera faire caca sur scène.