L’hémorragie

Comment financer les services sociaux, l’éducation, les arts, la culture, bref tout ce par quoi une société montre sa grandeur autant que sa dignité à la face de l’humanité ?

Comment ne pas continuer de se faire croire que c’est à force de déshabiller Pierre à qui mieux mieux qu’on trouvera un jour à habiller Jean décemment ?

Ils sont nombreux ceux qui rêvent du jour où cette hémorragie que sont les paradis fiscaux sera au moins stoppée. Comment se fait-il que des milliards de dollars continuent de se la couler douce au soleil tandis que chez nous tout apparaît parfaitement gelé ?

En avril dernier, le gouvernement Trudeau a dit mettre en place des changements à l’Agence du revenu afin qu’elle soit mieux à même de détecter plus d’évadés de la fiscalité. C’est sans compter sur le fait que les plus grosses évasions se réalisent en fait dans un cadre parfaitement légal mis en place par l’État lui-même…

Bien monté à cheval sur l’orthodoxie du laisser-faire sans frontière, aucun gouvernement n’ose en fait avouer qu’il favorise de son plein gré de telles échappatoires fiscales.

En matière de paradis fiscaux, le gouvernement Trudeau a compris que rien ne sert de courir puisqu’il lui suffit de discourir.

La semaine dernière par exemple, une proposition du Bloc québécois a été rejetée du revers de la main à la Chambre des communes. Le Bloc proposait pourtant ceci, qui ne tient pas d’un stérile esprit de parti : que « le gouvernement devrait mettre un terme à l’évitement fiscal généralisé qui se pratique par l’entremise des nombreuses coquilles vides à la Barbade mises en place par des entreprises canadiennes, notamment en modifiant » la loi, « de manière à spécifier que toute entreprise qui a droit à un avantage fiscal spécial accordé par la Barbade n’est pas exonérée de l’impôt par l’effet d’un traité fiscal ». Proposition battue, rejetée, écrasée par la majorité libérale.

On peut bien pester contre Donald Trump, mais admettons au moins que le candidat républicain n’a pas tout à fait tort d’affirmer, en réponse à ceux qui lui reprochent de ne pas payer d’impôt, qu’il ne fait que profiter de lois permissives que les gouvernements ont sciemment adoptées au profit de leurs amis fortunés. Rien de bien différent d’ailleurs au pays des érables.

Un des secteurs qui pâtissent le plus de ces rapines institutionnalisées par des traités est celui de la culture. Pourquoi l’État n’admet-il pas une bonne fois pour toutes la nécessité d’une politique culturelle ferme, diligente et conséquente, puisque cela est au fondement de notre société ?

À entendre les appels à l’aide qui se multiplient, on se croirait revenu au temps chaotique du mécénat des empereurs, des rois, des princes, des cardinaux et des pharaons de la finance, lesquels se piquaient de soutenir certains artistes pour autant que cela corresponde à leurs caprices du moment.

À quoi assiste-t-on en ce moment ? Plusieurs organismes culturels se retrouvent quasi nus, prêts à être dépecés sur une planche à découper.

La Médiathèque Gaëtan Dostie, vaste collection vouée à la diffusion de la littérature, se retrouve à la rue puisque la Commission scolaire de Montréal n’a plus les moyens de lui offrir un logement quasi gratuitement.

Le Musée de l’imprimerie, véritable trésor pour l’enseignement des arts graphiques, n’a plus non plus d’espace à lui.

Les Forges de Montréal, un lieu où l’on enseigne un art millénaire, sont menacées d’expulsion par la Ville.

Une librairie indépendante majeure, située à proximité d’une grande université, abandonne la partie pour voir ses dettes épongées par un géant cheminant vers une position monopolistique.

Au centre-ville, la librairie Format, spécialisée dans les publications sur l’art actuel, vient de mettre la clé sous la porte. Située à côté d’une radio communautaire pour laquelle on en appelle à des transfusions, la librairie est morte exsangue.

Le Musée des ondes Émile-Berliner, logé dans un recoin de l’ancien édifice industriel RCA, n’a pas les moyens pour convenablement rappeler que l’inventeur du gramophone, devenu un géant des enregistrements, s’était installé à Montréal pour que vive la musique en Amérique.

La Maison de la poésie se retrouve quant à elle excentrée du côté de Parc-Extension, toujours sans un lieu propre à assurer une diffusion de la littérature.

J’en passe. Reste que la situation n’est pas gaie. Pourquoi ne pas regrouper au moins quelques-uns de ces lieux vivants afin de leur donner un nouvel élan ?

À Londres, durant la Seconde Guerre mondiale, des membres du gouvernement anglais proposèrent de sacrifier le financement de la culture au profit de l’économie de guerre. On prête alors à Winston Churchill cette phrase qu’on ne cesse de citer : « Pourquoi faudrait-il couper dans la culture puisque, après tout, c’est ce pour quoi nous nous battons ? » L’ennui est que Churchill n’a vraisemblablement jamais prononcé cette jolie phrase…

Mais en avril 1938, devant la Royal Academy, il avait exprimé quelque chose d’assez semblable. Le vieux lion disait : « Les arts sont essentiels à une vie nationale complète. L’État se doit de les soutenir et de les encourager ». D’autant que, pour un État, la culture est un compas qui lui permet de faire le point et d’assurer son équilibre.

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