La chute des masques

La transplantation du récit de Marta Hillers à l’Espace Go éveille en nous toutes sortes de réflexions.
Photo: Yanick MacDonald La transplantation du récit de Marta Hillers à l’Espace Go éveille en nous toutes sortes de réflexions.

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie en édition française chez Gallimard, j’avais dévoré Une femme à Berlin, avec l’impression rare de plonger dans un grand livre, lourd d’enseignement sur les derniers retranchements de l’esprit humain quand tout bascule.

Celui-là débitait avec calme, jour après jour, des tranches de vie sous abus et dangers infinis, en plein chaos, à l’heure où chacun révèle son vrai visage, après le retrait des masques devenus superflus.

Sa relecture cette semaine m’a encore laissée sans voix. La culture du viol, complexe, sournoise et multiforme en temps de paix, étalée sans détour aux heures de grande barbarie, s’enracine depuis la nuit des temps, insolente d’animalité. Comme ici.

Ce journal, tenu par une Allemande intelligente et cultivée entre le 20 avril et le 22 juin 1945, devenu best-seller, portait une griffe anonyme, mais son nom était sorti : Marta Hillers, morte en 2001 sans avoir publié rien d’autre. Tels étaient son cri et son testament.

La journaliste de 34 ans avait vu passer sur son corps, à la hussarde en somme, la horde des soldats de l’Armée rouge, qui violaient les femmes allégrement à la chute du régime d’Hitler. Butin de guerre, là-bas, comme ailleurs, le sexe des femmes.

Marta Hillers parlait un peu russe, servait d’interprète à la maisonnée. Tellement violée par la soldatesque qu’elle s’était trouvé un protecteur russe, puis un autre, histoire de faire rempart aux assauts du grand nombre.

Ce journal éclairait mieux qu’aucun autre récit la résilience des femmes, affamées, débrouillardes, au mieux moyennant des vivres à l’occupant contre leurs faveurs, riant de leur sort pour ne pas sombrer. Tout ça sur fond de suicides, de bombardements, de ruines urbaines, de famine, de repères égarés, de serrages de coudes ou de chacun-pour-soi.

Un texte inadaptable

D’où cette ruée sur l’Espace Go pour assister à l’adaptation du journal par Jean-Marc Dalpé dans une mise en scène de Brigitte Haentjens. Il y avait déjà eu un film de Max Färberböck, également des transpositions européennes à la scène. Cette nouvelle pièce est jouée par quatre actrices, plus un acteur à la toute fin. Les interprètes se partagent plusieurs rôles, d’où certaines confusions.

Bon ! La production n’était pas vraiment au point. Trop de texte sans doute (il eût fallu émonder davantage) à se mettre en bouche et parfois débité bien vite. Rares sont les soirs de première sans ovation au Québec, avec foule d’amis assis en salle. Ce fut le cas l’autre soir. On s’en désolait, tant les enjeux soulevés sont importants.

Mais si ce journal se révélait surtout inadaptable… Film et pièces ont du mal à rendre pareil ton clinique, qui donne froid dans le dos à la lecture. Les émotions sont reines dans les arts de représentation. Privées de ce ressort, les répliques-chocs semblent artificielles. A contrario, la littérature, même celle d’un journal intime, avec appel à l’imagination à travers le sous-texte, peut servir de la glace au buffet sans perdre sa charge.

Dans son journal, Marta Hillers, aux émotions gelées dur (puissant mécanisme de défense), aux phrases crues et pudiques, maintient une petite ligne d’affect qui court en sourdine et nous atteint entre les mots. À la scène, loin des plaintes et des grands états d’âme, le courage devient abstrait, les plaisanteries sur le viol, trop appuyées…

On remue tout ça au cours du spectacle, constatant une fois de plus que certains écrits résonnent dans leur propre champ seulement et gagnent à y rester.

Est-ce un hasard si nul n’a pu porter à l’écran le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline ? Le phrasé de l’écrivain, faussement calqué sur l’argot parlé, sa position de l’innocent (pour ainsi dire) devant les horreurs du monde décrites sans affect, perdaient leur sève et leur impact au transfert. Ceux qui tentèrent de scénariser le Voyage durent déclarer forfait. Une femme à Berlin semble confiné aussi au monde des mots. Comme quoi la littérature, dans son unicité profonde, possède encore de beaux jours devant elle.

Pleinement maîtrisée ou pas, la transplantation du récit à l’Espace Go éveille en nous toutes sortes de réflexions, qui se bousculent en vrac.

La vie de Marta Hillers comporte des parts d’ombre, et son livre, des phrases magnifiques. Difficile à croire qu’un texte aussi bien écrit puisse avoir été rédigé d’un premier jet sur des cahiers manuscrits en pages serrées, puis publié tel quel. À des fins littéraires, peut-être aussi afin d’effacer quelques traces d’allégeance hitlérienne, Une femme à Berlin a sans doute subi quelques transformations au long de sa route, malgré les protestations contraires.

On songe aussi à quel point les crimes inouïs du IIIe Reich ont longtemps occulté ceux de la libération, estimés bien pâles par comparaison.

De fait, il aura fallu attendre le XXIe siècle avant que les esprits, d’un côté comme de l’autre, puissent affronter les fantômes du passé : ceux de la débâcle honteuse en Allemagne, ceux de la brutalité des libérateurs, l’armée russe ne faisant pas dans le baisemain. Et puis…

Après une première publication du journal dans son pays en 1959, l’auteure anonyme s’était fait accuser « d’entacher l’honneur des femmes allemandes ». De ces choses impudiques, on ne parlait point. D’autant moins que le livre entachait, pour tout dire, surtout l’honneur des hommes allemands, à la virilité tant chantée par le Führer.

La lâcheté masculine s’y étalait au grand jour, de nombreux maris et voisins ayant poussé les femmes dans les bras de Russes (« Mais enfin ! Suivez-les ! Vous nous mettez tous en danger ici ! »). Ce journal n’est guère à la gloire du mâle, décrit comme le sexe faible, écorchant au passage l’exaltation hitlérienne de la virilité aryenne. Par-delà les viols des femmes et à cause d’eux aussi, ce texte au fer rouge aborde avant tout, en cela il est subversif, la débâcle du surhomme…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire
  • Jacques Lamarche - Inscrit 29 octobre 2016 10 h 43

    Ouf! Bouche bée!

    Nous avons beau tenté de nous convaincre que le viol, depuis le fond de l'histoire, a toujours joué le rôle de butin de guerre, nous avons peine à accepter cette abjecte lâcheté aurait pu sévir jusqu'à ces dernières années!

    Oui, on peut comprendre que le théâtre ou le cinéma ait du mal à traiter, avec un certain art, une brutalité qui plonge dans la bestialité!