L'argent en politique

Un citoyen qui lit assidûment les journaux ces jours-ci obtient aussi une formation de première classe en science politique. Certes, ce ne sont pas des études doctorales à Harvard, à Oxford ou à l'ENA, mais il n'empêche que depuis Noël, les médias nous en ont enseigné davantage sur l'importance de l'argent en politique que tout ce qu'on nous a jamais appris au secondaire.

Il y a eu beaucoup de conjectures à la suite d'une perquisition faite à la législature de Victoria, en Colombie-Britannique, en décembre dernier. Et même si les rumeurs voulant que des organisateurs de Paul Martin aient eu dans leurs poches de l'argent provenant du marché de la drogue se sont révélées fausses, il reste que 12 millions de dollars sont une fort jolie somme pour une campagne au leadership. Si importante, en fait, qu'ils seront probablement nombreux à penser que Paul Martin leur doit quelque chose.

Le président du Parti libéral en Colombie-Britannique insiste sur le fait que seules les personnes vivantes peuvent voter pour des candidats. Selon lui, il n'y a pas lieu d'être inquiet au sujet des listes de membership qui comprendraient des chiens morts et des personnes qui ne peuvent parler ni l'anglais ni le français, qui n'ont pas payé leur carte de membre ou qui ne savent même pas qu'elles sont d'allégeance libérale. À l'été 2002, aucun vote n'avait toutefois été nécessaire pour que les forces de Paul Martin assènent un grand coup à Jean Chrétien. L'ex-premier ministre a simplement jeté un coup d'oeil sur les listes de membership et a très vite annoncé sa retraite.

Aujourd'hui, avec la campagne au leadership du Parti conservateur de Belinda Stronach, on tombe dans l'absurdité la plus totale. Soyons francs, Mme Stronach n'a aucune des qualités requises pour gouverner le Canada, et je tiens compte ici de son passé de p.-d.g. de Magna International. En fait, elle a hérité de ce poste, comme le soulignait un analyste cité dans le New York Times. Il y disait que le rôle de Mme Stronach au sein de Magna était principalement «politique» et consistait à entretenir «des relations publiques et à assister aux réunions gouvernementales».

Sous le vernis de la couverture médiatique, qui s'attarde principalement à ses vêtements et à ses cheveux blonds, il faut toutefois prendre acte de ce qui se trame. Avec la fortune de son père, Mme Stronach a rassemblé la meilleure équipe que l'argent puisse acheter. Il s'agit d'une équipe composée en partie de gens qui ont entouré l'ex-premier ministre de l'Ontario, Mike Harris, et qui tirent un certain profit de cette association.

Au Québec, les troupes de l'ancien premier ministre Brian Mulroney enregistrent aussi des membres au nom de Mme Stronach. Bien que le Parti conservateur n'existe qu'à peine dans la Belle Province, ses délégués, issus de 75 circonscriptions, joueront un rôle important dans le choix du nouveau chef.

Entre-temps, à Ottawa, la vérificatrice générale Sheila Fraser se demandait en conférence de presse comment le scandale des commandites avait pu se produire. Je vous dirai qu'à Ottawa, seul un premier ministre aurait pu établir un programme qui puisse fonctionner en marge des règles bureaucratiques et des mécanismes de contrôle.

Le but de ce programme n'était pas de renforcer l'unité nationale, a plaidé M. Chrétien, qui minimisait les dégâts en parlant du vol de «quelques millions de dollars». Son objectif était d'élire plus de députés libéraux à Ottawa. S'il est vrai que M. Chrétien a failli perdre le référendum de 1995, personne au Québec n'envisageait alors d'en tenir un autre bientôt. À Ottawa cependant, M. Chrétien pensait déjà aux élections. Méprisé par ses compatriotes tout au long de sa carrière, il était déterminé à gagner une majorité de sièges au Québec.

Les agences de publicité constituaient une bonne source de fonds pour la campagne. Une aide d'autant plus appréciable que leur personnel pouvait être enrôlé à titre de «volontaires» non payés pour la prochaine campagne électorale. Les profits viendraient une fois que les libéraux seraient réélus.

Les Canadiens soupçonnent que Paul Martin, un ministre de premier plan, alors à la tête du ministère des Finances, en savait beaucoup plus au sujet de ce système qu'il ne le reconnaît aujourd'hui. Ils savent bien qu'il ne suffisait que de quelques questions pour qu'il en découvre tous les détails. Et ils savent bien que s'il avait mis son poste en jeu, il aurait pu mettre un terme à la corruption.

Ce scandale est différent de tous ceux qu'on a pu connaître au cours de la dernière décennie en raison de l'état de l'opposition parlementaire. Les Canadiens à l'extérieur du Québec disposent finalement d'une alternative conservatrice unie, bien que celle-ci soit encore sans leader et que personne n'en connaisse les politiques. Après toutes ces années où l'arrogance libérale a triomphé, après tous ces scandales, quelque chose s'est cassé. Et même si le premier ministre Paul Martin affirme que le scandale des commandites l'enrage, ce sont les électeurs qui disent «ça suffit».

Je connais une ancienne fonctionnaire qui élève aujourd'hui des chiens et fait de longues promenades sur une plage de la Nouvelle-Écosse parce que, dans des circonstances semblables, elle avait dit non au bureau du premier ministre. M. Martin aurait lui aussi pu faire passer l'intérêt du public devant ses ambitions personnelles. Mais il a choisi de ne pas le faire.

Pour que le mal triomphe, les bons ont seulement besoin de ne rien faire. Les Canadiens devraient juger M. Martin pour son rôle dans le scandale des commandites dès les prochaines élections.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.