Deux logiques

Les débats au sujet des agressions sexuelles révélées ces derniers jours braquent le projecteur sur les tribunaux et les médias en tant que mécanismes de régulation des conduites. Médias et tribunaux traitent les accusés et les victimes en fonction de logiques différentes. Des logiques qui recèlent chacune leur part d’espoirs et de risques pour les victimes et les accusés.

Les victimes d’agressions sexuelles recherchent une reprise en main de leur destin. Elles veulent qu’on les écoute, qu’on reconnaisse la complexité des rapports dans lesquels s’inscrivent les gestes subis ; elles insistent pour que l’agression sexuelle soit envisagée comme un abus de pouvoir. Plusieurs revendiquent un changement dans les états d’esprit et la culture banalisant les agressions.

Avec la généralisation des médias sociaux, lorsqu’une victime parle, elle dispose désormais de canaux assurant la diffusion de son récit en fonction de sa perspective. Lorsque le contexte social permet une meilleure réceptivité pour la version des victimes, le rapport de force est modifié. Le processus judiciaire n’a plus le monopole dans la détermination de ce que l’on tient pour la « vérité ». La « vérité » des victimes a plus que jamais vocation à être entendue.

Évidemment, les médias font aussi entendre ce qui est à la racine même de cette culture qui porte certains à postuler que la victime en ces situations n’a qu’elle-même à blâmer ! Les médias donnent la parole aux victimes, mais aussi à ceux et celles qui sont prompts à désigner et à condamner victimes et agresseurs. Si la voie judiciaire comporte des risques pour les victimes, raconter son histoire dans les médias comporte également son cortège de dangers. Le tribunal juge lentement, mais certains propos relayés dans les médias jugent à la vitesse qui fait déraper !

Le processus judiciaire a mission de déterminer si un accusé est coupable d’avoir agi avec une intention criminelle. Pour y arriver, le tribunal doit élucider les faits, établir s’il y a eu consentement, reconstituer le déroulement des événements et déterminer si les gestes prouvés correspondent à ceux qui sont interdits par la loi. Ici joue une logique différente de celle des médias.

Le processus judiciaire pénal met la barre très haute en imposant des exigences quant à la preuve des faits permettant de conclure à la culpabilité de l’accusé. Le tribunal doit déterminer au-delà du doute raisonnable si un accusé a effectivement commis les gestes prohibés.

Les victimes ayant accès à la parole publique appellent à combattre les mentalités à la racine des agressions sexuelles. Elles se trouvent en concurrence avec ceux qui raisonnent selon la logique du processus judiciaire. Leur parole se confronte aussi avec le propos de ceux qui envisagent les agressions en fonction de leurs visions à l’égard de ce que devrait faire ou ne pas faire la victime ou la personne en position de pouvoir.

Le système judiciaire et le système médiatique fonctionnent à des vélocités différentes. Les médias (sociaux et les autres) peuvent rendre disponible la version d’une victime dans la minute, le processus judiciaire pourra prendre des mois afin de valider les faits aujourd’hui diffusés dans l’espace public.

La voie médiatique et le processus judiciaire n’ont pas la même efficacité lorsqu’il s’agit de procurer à la victime la reconnaissance sociale du tort subi. Mais les médias peuvent également se révéler remarquablement efficaces pour ostraciser aussi bien les victimes que les agresseurs. Voire même faire passer l’un pour l’autre !

La relative efficacité des processus médiatiques contraste avec la relative inefficacité du processus judiciaire à procurer aux victimes réconfort et reconnaissance. Si certains estiment que les victimes ont plus de chances d’obtenir justice en mobilisant les médias qu’en s’engageant dans les processus judiciaires, d’autres sont tentés de regretter l’époque où tout se passait derrière les portes du tribunal.

Lorsqu’on évalue un propos médiatique selon les logiques propres au système judiciaire, on le trouvera souvent incomplet. On lui reprochera de méconnaître les exigences élémentaires de l’État de droit. De l’autre côté, le processus judiciaire bridé par les lois qui, à juste titre, visent à garantir un procès équitable pour l’accusé est souvent pris à partie pour ignorer la situation des victimes.

À l’égard des abus de pouvoir, les logiques judiciaires et les logiques médiatiques sont interpellées : laquelle sera plus efficace pour apaiser, punir et prévenir ? Laquelle sera plus équitable ? À quelles conditions ?

Les crises sont des occasions ! Pour le judiciaire, de s’interroger sur les façons d’améliorer sa vitesse de traitement des affaires d’agression sexuelle et autres abus de pouvoir. Pour les médias, de se demander comment améliorer les façons de rendre compte des situations d’abus.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 25 octobre 2016 08 h 23

    Sage

    Campe bien le rôle de chacun.

  • Jacques de Guise - Abonné 25 octobre 2016 12 h 10

    Cher discours tu me rends malade!!!!!

    M. Trudel, votre description aseptisante et neutralisante de deux logiques réifiées (médiatiques et judiciaires) confirme encore une fois que les nouvelles aspirations de justice de la victime et du justiciable sont écartées, piétinées dans cette manipulation à laquelle se livrent les deux mammouths paralysant. Voilà comment nos deux institutions tiennent compte de la tendance profonde de la demande d’autonomisation des individus dans la société d’aujourd’hui. Ces perspectives externes n’expliquent rien et ne donnent prise sur rien, car les facteurs sous-jacents qui agissent sont ignorés !!!!!