Culture du romantisme

Y en a marre de la culture du viol ! Comme expression d’abord, mais aussi pour la réalité qu’elle dénonce : ce cadre social et culturel vicié par des années d’indolence qui justifie, excuse, encourage des gestes avilissants, misogynes et odieux envers des femmes.

L’actualité de la semaine dernière a tristement redonné de la force à la violence du concept avec cette histoire d’intrusion dans des chambres d’une résidence universitaire, puis avec cette dénonciation sur la place publique mêlant sexe, agression et politique. Et l’on se dit, face à la redondance des symptômes qui commencent à devenir gênants, qu’il devient urgent de lui porter le coup de grâce. Sans doute en lui opposant une autre culture, celle du romantisme.

Essayons d’y croire, un instant. C’est peut-être dans certains livres et dans les destins sentimentaux qu’ils circonscrivent que se trouve un début de solution. Dans le récit amoureux d’un Gaspard Sauvage, dit Le zèbre, oeuvre romantico-naïve d’Alexandre Jardin qui suit le quotidien d’un homme tentant, après 15 ans de mariage, de reconquérir le coeur de sa femme, Camille, en déployant des stratagèmes loufoques, mais surtout en lui témoignant cette chose que le présent ne semble plus très bien en mesure de comprendre : le respect de l’autre.

Dans les résidences universitaires, dans les écoles secondaires, dans le métro, dans les cercles familiaux, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, le temps est sans doute venu de faire réapparaître le Tomas de Milan Kundera qui, dans L’insoutenable légèreté de l’être, affronte la complexité de ses sentiments dans le libertinage, oui, mais toujours avec le consentement des coeurs qu’il blesse, ou le Colin de L’écume des jours de Boris Vian, obsédé à ce point par Chloé qu’il va non pas chercher à forcer son corps, mais multiplier les gestes fantasques pour entrer dans son coeur.

Tiens, on pourrait même ramener au bon souvenir de la jeunesse connectée la passion entre Ovila Pronovost et Émilie Bordeleau, l’obsession pour la conquête amoureuse d’un Don Juan de Molière ou l’amour impossible qu’une Tita va malgré tout réussir à exprimer à un Pedro par des plats qu’elle confectionne dans Chocolat amer, oeuvre importante du réalisme magique signée Laura Esquivel.

Là où la culture du viol dresse la recension des dégâts, la culture du romantisme, elle, s’avance sur le terrain des causes pour s’attaquer aux carences, aux manquements, au vide, à l’environnement social et, n’ayons pas peur de le dire, numérique qui permettent à la honte de s’épanouir, dans toutes les strates de la société, y compris celle où se joue l’intime.

Que l’on s’entende bien : la romance peut effectivement passer par Tinder, cette application qui permet de « magasiner » l’amour d’une vie ou l’aventure d’un soir, d’un simple glissement de doigt sur un écran tactile, mais elle le fait au prix d’une réduction. Dans ce cadre, le sentiment alimente un marché, l’âme soeur est devenue une marchandise, dont l’accès est aussi facile que la commande d’une course en taxi sur Téo ou Uber. Et ces réalités numériques finissent par contaminer toutes les autres.

C’est le désir de l’autre, c’est l’envie de l’autre, qui finissent par être passablement troublés lorsque cet autre est réduit à l’état de morceau de viande que l’on violente, dont on abuse dans une quête de performance, plus que de plaisirs mutuels, dans des capsules sur YouPorn qui, sans éducation au respect, sans décodage, finissent par laisser leur contenu s’imposer chez plusieurs comme des normes.

Trop lire Fanfan, autre livre d’Alexandre Jardin, Les cerfs-volants de Romain Gary ou La memoria de Louise Dupré, c’est mettre plus de chance du côté d’une société où la jeunesse va préférer glisser des mots doux sous une porte de chambre de résidence universitaire plutôt que la forcer pour s’approprier un corps, comme on s’approprie l’assiette de steak après l’avoir vue en photo sur un mur dans une brasserie spécialisée dans les événements sportifs. C’est laisser d’autres formes de fictions imprégner autrement le réel.

Bien sûr, l’humanité a déjà porté des agresseurs qui ont lu Tristan et Iseult, qui ont été séduits par l’illégalité de la romance entre Hervé Joncour et une jeune Japonaise dans le Soie de Barrico. Les livres et leurs idées ne sont pas toujours un remède à l’abject et à la bêtise dans une société, mais ils restent malgré tout un bon moyen de les tenir éloignés.


 
5 commentaires
  • Bernard Gilbert - Abonné 24 octobre 2016 09 h 20

    Dom Juan ?

    Je trouve étonnant de trouver Dom Juan dans votre chronique, au même titre que les autres références littéraires. Que ce soit dans Molière ou Mozart, ce tombeur invétéré pourrait passer comme un archétype fondateur du charmeur qui n'éprouve que fort peu de respect pour les femmes, celui-là même que nous voulons exorciser de notre société. Or, je comprends que c'est le contraire que vous voulez défendre dans votre texte.

  • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 24 octobre 2016 09 h 33

    Quel romantisme ?

    Je partage l'idée qu'il faudrait avoir une culture positive pour chasser une culture négative. Mais dans les exemples, que de terribles violences psychologiques attentent les multiples personnages et surtout les femmes de ces "jeux" romantiques, qui pour raviver la flamme vont aller dans le "trop" ? Le Zèbre est un livre terrible ...
    Sans doute, le romantisme littéraire a parfois besoin d'une touche de danger mortel, de péril imminent pour faire ressortir tout l'amour que l'on peut ressentir, désespérément. Mais, il eut tout de même toute une vague de suicide à la suite de la publication d'Adophe et Mme. Bovary ...
    Y a-t-il un amour heureux dans ce romantisme ?
    Le romantisme disons, plus "réel", dépouillée de sa toge tragique et de son couteau, oui, c'est une bonne idée : c'est le moyen de se rappeler que les relations d'amour sont des relations humaines et qu'on peut, qu'on doit courtiser dans le respect des voeux profonds de chacuns.

    • Marc Therrien - Abonné 24 octobre 2016 18 h 44

      Et il y a eu "Les souffrances du jeune Werther'' de Goethe qui suscita de vives réactions parce qu'il mettait en scène le suicide de son héros alors que le suicide était tabou à cette époque. Le succès de ce roman fut plus qu'un phénomène de mode et déclencha une vague de suicides. Le romantisme littéraire nourrissait un culte du moi et des passions exacerbées. Ce roman fut si marquant qu'on a baptisé de "l'effet Werther" le phénomène social selon lequel la médiatisation d'un suicide entraînerait, par contagion, une vague de suicides dans la population.

      On peut aussi se rappeler une multitude de chansons où la relation entre l'amour et la mort est d'une telle intensité.

      L'Amour, La Mort, peut-être les 2 plus grands mystères humains.

      Marc Therrien

  • Denis Paquette - Abonné 24 octobre 2016 09 h 49

    aimer , voila le maitre mot

    il y a la licence et la liberté , entre les deux il ya peut etre le romantisme, cette état second, qui parfois nous permet, peut etre , a ne pas avoir a choisir, en art on nous enseigne qu'il y a deux grands pôles, la discipline et la liberté,, il en est sans doute ainsi avec nos émotions, j'aime les traces que mes émotions ont laissé dans ma psyché, c'est elles qui m'ont enseignés l'amour, peut etre est-ce, ce que l'on appelle le romantisme , cet univers intérieure avec laquelle on ne s'ennuie jamais, car il y aura toujours quelque chose aimer

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 24 octobre 2016 10 h 29

    Un trompe l'œil . . .


    Pour une dimension plus réfléchie, élargie et poétique,

    grand Merci, Monsieur Fabien Deglise !


    " N'était-ce pas plutôt la réaction hystérique d'un homme qui ,
    comprenant en son for intérieur son inaptitude à l'amour ,
    commençait à se jouer à lui-même la comédie de l'amour . "
    ( L'insoutenable légèreté de l'être . (1984) Milan Kundera . )