Celui qui ne chante pas

Mario Benedetti fut l’un des plus grands écrivains latino-américains du vingtième siècle. Une icône littéraire de la gauche qui, à la fin de sa vie, croulait sous les décorations. Dans cette autre Amérique qui commence sur la rive sud du Rio Grande, les poètes ont toujours été considérés comme des figures importantes, comme les vrais ambassadeurs de la langue, personnages publics respectés, au prestige intact, alors que partout ailleurs triomphait sans partage le roman.

L’Uruguay, patrie de notre homme, est le plus intrigant pays d’Amérique latine. Un maigre trois millions d’habitants, mais plus de Coupes du monde de soccer à son actif (deux) que l’Angleterre, la France et l’Espagne. Et la terre d’Uruguay semble avoir pour vocation de fabriquer des poètes. Une vague d’immigration française, au XIXe siècle, y enfante successivement Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Jules Laforgue, considéré comme un co-inventeur du vers libre, et l’autre Jules au drôle de nom, Supervielle, lequel, tout comme ses deux prédécesseurs, s’arrachera vite aux lointains rivages de la rade de Montevideo pour voguer vers la cité de Baudelaire.

Né là-bas en 1920, Benedetti traverse à dix-huit ans le Rio de la Plata. À Buenos Aires, où un obscur bibliothécaire appelé Borges pond une fiction intitulée Pierre Ménard, auteur du Quichotte, super Mario va déployer une activité littéraire et intellectuelle considérable. Au-delà de l’aura poétique dans laquelle continue de baigner sa renommée posthume, Benedetti fut un véritable polygraphe, multipliant articles, essais, pièces, contes, éditoriaux politiques et autres textes en prose.

En 1971, il s’associe aux Tupamaros, groupe révolutionnaire d’extrême gauche prônant la guérilla urbaine, pour fonder le « Mouvement des indépendants du 26 mars », lequel rejoint aussitôt le « Front large » (Frente Amplio), une coalition de gauche réunissant la Démocratie chrétienne, les communistes et à peu près tout ce qui grouille, grenouille et scribouille entre les deux. Les Tupamaros ont déjà leur réputation. L’année précédente, ils ont enlevé et exécuté un agent du FBI agissant comme professeur de torture auprès des forces de police locale, Dan Mitrione. Leurs exploits inspirent même des petits gars de chez nous, avec le résultat que l’on sait.

En 1971, dans une petite nation du Cono Sur, on pouvait donc asseoir, autour d’un même programme, des politiciens traditionnels, des représentants d’une organisation radicale pouvant être qualifiée de terroriste et le plus éminent poète du pays. « Convergence », vous avez dit ? De quoi faire rêver un Jean-François Lisée… Quant au « Front large » de l’Uruguay, après avoir survécu à la parenthèse sanglante d’une dictature militaire (1973-1985), il remportera haut la main, en 2004, la présidence du pays et une majorité absolue au Congrès.

L’exil (en Argentine, au Pérou, à Cuba, à Madrid) aura entre-temps permis à Mario Benedetti d’éviter le sort réservé à son aîné transandin Neruda, probablement assassiné aux premiers jours de la dictature de Pinochet.

Dans la Suisse des Amériques

Au mitan du vingtième siècle, alors que l’Uruguay connaît une période de prospérité et de stabilité politique qui lui vaut d’être qualifiée de Suisse des Amériques, Benedetti fait paraître son premier roman, Quién de nosotros (1953), qui n’avait encore jamais été traduit en français. C’est maintenant chose faite aux Éditions Autrement.

Qui de nous peut juger se présente comme un triptyque, le récit polyphonique d’un triangle amoureux. Réduite à un schéma, l’intrigue donne ceci : Miguel a toujours aimé Alicia, ou cru l’aimer ; Alicia aime Lucas, ou plutôt : Miguel croit qu’Alicia aime Lucas ; Alicia aime Miguel ; Lucas aime Alicia, est attiré par elle, en tout cas ; Alicia choisit Miguel ; Alicia choisit Lucas.

Trois personnages, trois styles : le journal intime pour Miguel, la lettre pour Alicia, le roman à la troisième personne, auto-annoté, pour l’écrivain Lucas. Réinterprétée au gré de chaque protagoniste, la réalité des sentiments, saisie avec une remarquable attention aux plus subtiles nuances des complexités psychologiques, bascule à plusieurs reprises, selon le point de vue. Cette traîtresse logique du triangle, aux obscures complémentarités : « Le plus curieux […] était que si deux d’entre nous se trouvaient ensemble, ils parlaient inévitablement du troisième. » On pense au sous-titre de La femme d’à côté, le chef-d’oeuvre de Truffaut : « Ni avec toi, ni sans toi. »

Alicia et Miguel se sont mariés sur un simple quiproquo. C’est assez amusant : « Et quand donc te maries-tu ? » demande Miguel à Alicia, en pensant à Alicia et Lucas. Et elle : « Quand tu voudras », en parlant d’elle et de Miguel.

Le problème de Miguel, c’est qu’il n’arrive ni à détester Lucas ni même à être jaloux. La mollesse de sa virilité annonce peut-être des temps plus « ouverts », sinon en tous points meilleurs. À notre ère post-révolution sexuelle de toutes les combinaisons et recombinaisons amoureuses, « l’éternel triangle » se vit-il encore d’une manière aussi compliquée ?

Un auteur et sa flopée de prix

Benedetti, lui, vécut 60 ans avec la même femme. Il a écrit 38 livres de poésie, 16 essais, 9 recueils de nouvelles, 7 romans, 4 pièces de théâtre et enregistré ses textes sur 18 disques. À partir des années 1980, il eut droit à une flopée de prix et distinctions : prix Khristo Botev de Bulgarie, prix Flamme d’or d’Amnesty International, médaille Haydée Santamaria du Conseil d’État de Cuba, prix Morosoli d’or de la Fondation Lolita Rubial (deux fois), ordre du Mérite de l’enseignement et de la culture Gabriela Mistral, trois doctorats honoris causa (Alicante, Valladolid, La Havane), prix León Felipe des valeurs civiques, prix Reina Sofia de poésie, prix José Martí, prix Etnosur, médaille d’honneur et prix international Menéndez y Pelayo, décoration Francisco de Miranda reçue des mains d’Hugo Chávez en personne, Ordre de Sauri, Première classe, pour services rendus à la littérature, prix Alba du Venezuela.

Mais pas le Nobel. Un de ses derniers recueils de poèmes s’intitulait Chansons de celui qui ne chante pas.

Qui de nous peut juger

Mario Benedetti, traduit de l’espagnol par Serge Mestre, Éditions Autrement, Paris, 2016, 135 pages

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 octobre 2016 11 h 18

    J'ai connu Benedetti en lisant "La tregua" :La treve.

    Aussi en regardant le beau film tiré de ce roman .Ce film a gagné le prix du meilleur film étranger ,je sais plus a quel endroit.J'aime Benedetti mais j'ai lu davantage son ami Neruda.Deux poetes a connaitre.