De Gourgazaud à Sassicaia, en passant par Fontanafredda

Du côté de Serralunga d’Alba, dans le Piémont
Photo: Jean Aubry Du côté de Serralunga d’Alba, dans le Piémont

La saison des récoltes rime avec la saison des visites en cette veille de salons, que ce soit la Grande dégustation de Montréal ou le Salon des vins d’importation privée. Les vignerons ont des fourmis dans les jambes et veulent voir du pays. Normal. C’est bien beau, des vignes à perte de vue, mais voir des jeunes gens vider des verres de vin, c’est mieux. Surtout quand il s’agit du sien ! Et puis, ces mêmes vignerons vous le diront sans détour : le Québec est une destination gourmande de première avec des amateurs de vin qui en connaissent un rayon en la matière.

Tenez, cette semaine, pas moins de 12 événements vins sont au programme. Ce n’est ni Paris ou Londres, mais tout de même. Je les couvrirais tous pour vous, bien sûr, mais je ne possède pas le don d’ubiquité. Trois, donc, au hasard cette semaine. Des maisons que vous connaissez car elles sont présentes à la SAQ depuis quatre, cinq, voire six décennies ou plus. Des maisons fiables, des maisons sérieuses, d’une régularité qualitative qui ne se dément pas au fil des ans.

Une affaire d’équilibre

Il n’y a pas de mal à ce qu’on exige 13,90 $, 29,95 $ ou encore 206,75 $ pour un vin dans la mesure où il présente un équilibre impeccable. Et qu’il inspire celui ou celle qui le boit. Après, simple affaire de goût. Rien ne justifie le fait de payer plus de 50 $ pour une bouteille de vin. Je l’ai déjà écrit ici. Son coût de production étant très nettement inférieur à ce seuil, alors qu’il y a des limites à « optimiser » la qualité globale du produit. Affaire de demande, de spéculation, de marché. Je maintiens mon point.

Photo: Jean Aubry Du côté de Serralunga d’Alba, dans le Piémont.

À ces snobs qui pratiquent la gymnastique de bouche en cul-de-poule tout en regardant de haut ces vins modestes de tous les jours qui nourrissent la base, celle de la majorité des consommateurs comme des nombreux vignerons, je dirai ceci : revenez sur le plancher des vaches ! Trop facile d’aimer un vin à 100 balles (surtout quand on en connaît le prix), même s’il n’est pas évident non plus de trouver son plaisir à moins de 15 $. Il existe pourtant. Le vin, c’est comme rencontrer des gens. En fouillant, il y a toujours quelqu’un, quelque part, avec qui on va s’entendre. Qu’il soit riche ou non.

Coût : 13,90 $

Au prix de 13,90 $, le Château de Gourgazaud 2014 (022384) compte parmi les bonnes affaires en tablettes depuis plus de quatre décennies. Un minervois qui fait la part belle à la syrah et au mourvèdre dans un coin de pays situé à l’extrême sud du massif central, adossé à la montagne Noire, face aux Pyrénées. Pays de roche, rude et austère en hiver, chaud et sec en été, avec un fruité fendu jusqu’aux oreilles.

La famille de Mme Tiburce est sur place depuis 1973, une époque réputée localement pour son gros rouge qui tache… longtemps. Mais que diable allait faire Roger Piquet père dans cette galère ? Allez savoir.

Comme le soulignait si justement l’auteur britannique Jancis Robinson à la famille : « Vous avez fait en l’espace d’une génération seulement dans le Languedoc-Roussillon ce que les Bordelais ont fait pour leur part en deux générations. » Relever un défi faisait sans doute partie de la galère de Roger Piquet.

À déguster cette cuvée « de base » (environ 60 % des volumes maison), j’ai ce même sourire fendu jusqu’aux oreilles que le fruité encore suspendu sur grappe à la vigne. Joli corps et bon volume avec, sur fond de texture, cette caresse enrobée sous l’emprise de ses propres tanins. Équilibre et franchise, finale courte mais cohérente. (5)★★1/2.

Vu le climat chaud et sec au domaine, pourquoi n’êtes-vous pas passé en agriculture biologique ? ai-je demandé à la dame. « Cela entraînerait des coûts supplémentaires de l’ordre d’environ 10 % », répondit-elle. Je reviens à la charge : vous pensez que le consommateur bouderait votre vin s’il était vendu alors… 15 $ ? « Je m’exclurais sans doute du marché, la SAQ n’étant pas très favorable aux hausses importantes de prix pour cette catégorie de produits. » Je vous laisse méditer là-dessus.

Coût : 29,95 $

Un barolo à moins de 30 $ ? C’est pourtant ce que nous offre la maison Fontanafredda avec son Barolo Tradition 2011 (020214). Mais cette cuvée proposée en tablettes depuis des temps immémoriaux n’a pas toujours été à la hauteur du niveau qualitatif actuel. Moins fruitée, plus mince, plus asséchante. C’est le souvenir que j’en conserve alors que je m’initiais au vin à l’époque. La pente qualitative est nettement plus ascendante depuis qu’un certain Danilo Drocco, oenologue de métier, a été embauché, il y a 17 ans de cela. Mieux, la qualité ne cesse de s’améliorer.

Nous n’avons pas affaire ici à un barolo à rabais. Même s’il s’agit d’une cuvée « de base » majoritairement composée de raisins achetés à plus de 400 producteurs de la région de Serralunga d’Alba. Nous sommes en fait dans le même profil qu’avec la maison Guigal, où les fournisseurs se font une fierté de livrer le fruit de leur labeur à ce qui est considéré comme le plus grand propriétaire terrien de l’appellation.

Pour le dire sans détour, je me régale de cette cuvée. Toutes les ficelles — le terroir, le fruit, l’élevage, l’assemblage — y sont réunies sans forcer la note. Équilibre, oui. Sans avoir pour autant la profondeur des grands, il y a ici du détail, de la finesse, un fruité où la rose fanée, l’encens et le santal se lovent sur des tanins consistants mais fondus. Plus qu’une initiation au barolo, une rencontre princière avec le roi piémontais. En tous points authentique. Vous tenez à monter d’un cran ? Débouchez alors, de la même maison, sur un risotto aux truffes (blanches, bien sûr), le Barolo 2011 Serralunga d’Alba (42,75 $ – 12578248 – (10 +) ★★★1/2 ©) et le cru Vigna La Rosa 2011 (75 $ – 11701689 – (10 +)★★★★ ©), tous deux élégants et fort racés.

Coût : 206,75 $

Son père Nicolo nous avait offert une mémorable verticale de 12 millésimes, il y a plus d’une quinzaine d’années de cela ; voilà que sa fille, Priscilla Incisa della Rocchetta, nous présentait cette semaine le tout dernier millésime de Sassicaia à être prochainement vendu au Québec. Est-il besoin de présenter la maison ? Quelques mots, tout de même.

L’histoire est belle. Mais je vous la fais courte. Elle commence dans le Piémont, dans les années 1920, avec le Marquis Mario Incisa della Rocchetta qui y développe un pinot noir particulièrement adapté au contexte local. Mais pas le cabernet sauvignon qui trouvera, lui, plus au sud, en Toscane, dans le village de Bolgheri, à s’affirmer le plus naturellement du monde.

Un premier hectare du célèbre cépage bordelais sera alors planté sur une exposition sud-est à flanc de coteau. D’autres suivront et, dès 1968, le premier véritable millésime de Sassicaia verra le jour sous la houlette de Nicolo Incisa della Rocchetta et de son oenologue Giacomo Tachis, ce dernier quittant la maison avec le millésime 2009. Aujourd’hui, sur une magnifique propriété de 2500 hectares vouée à enrichir la biodiversité locale, 90 hectares sont plantés en vignes pour livrer un rouge considéré par plusieurs comme un grand classique parmi les classiques.

Si j’ai souvenir de Sassicaia plus denses et structurés, cet assemblage à dominante de cabernet sauvignon (complété de cabernet franc) a toujours su trouver cet équilibre irréprochable entre puissance et élégance, vinosité et finesse. Surtout dans ce millésime 2013 (206,75 $ – 10483384 – (10 +)★★★★ – à venir en décembre prochain) taillé dans une fine matière fruitée, pas très large mais saisissant de profondeur. Une espèce de quintessence du cabernet sauvignon où s’illustrent sobriété et distinction, sans le moindre petit effort. Mon conseil : partager une bouteille à quatre personnes. Ça ne vous fera que quelque 50 $ par tête de personnes… heureuses !

À surveiller aussi, de la même maison : Difese 2014 (29,45 $ – 10987427 – (5)★★★ – à venir en décembre) et Guidalberto 2014 (50 $ – 10483384 – (5 +)★★★1/2 ©).


Photo: Jean Aubry Du côté de Serralunga d’Alba, dans le Piémont.