Démondialiser

Le vote de blocage de la Wallonie rappelle, d’abord, la complexité de la mécanique européenne. Ensuite, l’intérêt réel des Européens pour un accord avec les États-Unis. Enfin, l’opposition montante dans la société civile à ces grands accords creusant les inégalités. Il a incité les tenants de la démondialisation à se remettre à rêver éveillés.

Le veto wallon est venu doucher l’enthousiasme politique autour de l’AECG. Le petit territoire a exprimé la préséance de sa compétence exclusive en matière de développement économique, d’agriculture d’environnement sur les automatismes diplomatiques. L’ajout in extremis d’une annexe au document de 1600 pages, présentée comme une déclaration commune visant à clarifier les dispositions contestées dans un document juridiquement contraignant n’a, en définitive, fait qu’attiser les doutes ou les craintes. Le premier ministre du Canada pourrait éviter les frais d’un voyage à Bruxelles la semaine prochaine.

Les tractations politiques se poursuivent. Un texte de La Presse canadienne nous indique que la ministre canadienne du Commerce international a rencontré mercredi le président de Wallonie pour tenter de dénouer l’impasse. Anne-Louise Chauvette, porte-parole de la ministre Chrystia Freeland, a rappelé que l’AECG constituait une priorité pour le gouvernement, « qui oeuvre d’arrache-pied avec ses partenaires européens afin qu’il soit ratifié cette année et mis en place l’an prochain ». Ottawa a aussi dépêché de toute urgence en Belgique Pierre Pettigrew, poursuit le texte de l’agence.

Ballon d’essai

L’intérêt économique du Canada est connu. Celui de l’Europe aussi, qui ne voit dans l’AECG qu’un « ballon d’essai » avec, dans la mire, la conclusion du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (en anglais TTIP). Un accord se voulant plus ambitieux avec les États-Unis, qui n’ont pour obsession que de contrer la montée en puissance et en influence économiques de la Chine en Asie. Le tout s’insérant dans un environnement politique bigarré avec, à la clé, le Brexit et de nombreux rendez-vous électoraux. Déjà que les relents du protectionnisme faisaient leur oeuvre, voilà une carte politique constituant un terreau fertile à la reprise du thème de la démondialisation.

Un thème qui se présente en opposition à la « globalisation », selon son expression anglo-saxonne, et qui se nourrit de la chute des exportations et du commerce international dans cette conjoncture d’après-crise où la Chine et l’Inde priorisent le développement de leur marché intérieur. La chronique s’active, surtout en Europe, pour voir dans cette méfiance, voir cette contestation du libre-échange, une mise en oeuvre de la démondialisation.

L’idée générale est reprise ici et là. L’ouverture des marchés n’est pas économiquement et socialement neutre. Elle fait des gagnants et des perdants, une dialectique qui se heurte à la faiblesse ou l’inexistence de mécanismes de compensation. Elle soumet également la souveraineté des États au diktat des multinationales et de la libéralisation du commerce.

L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy parlait, dans une entrevue au Devoir en juin, du tour qu’a pris le capitalisme ces dernières années et qui semble systématiquement faire « un petit nombre de gros gagnants et beaucoup de petits perdants ». Et même entre les gagnants, la répartition des retombées positives de la mondialisation se veut inégale, profitant davantage aux multinationales et aux actionnaires, moins aux PME et aux salariés, ont déploré des économistes. « La hausse du salaire moyen camoufle la stagnation du salaire médian », a déjà illustré l’économiste français Jacques Sapir, pour qui la progression du commerce et du PIB ne fait pas nécessairement progresser le bien-être.

Cela dit, les architectes de son antonyme se font rappeler que la mondialisation, c’est aussi fluidité des capitaux dont les États endettés ont bien besoin. Que c’est tertiarisation et financiarisation de l’économie. Et que le jeu des importations-exportations implique la multiplication de sous-traitants répartis ici et là sur la planète.

Que tout est devenu imbriqué dans un monde multipolaire toujours plus numérisé où les grandes chaînes de production s’automatisent et se régionalisent. Et que les grands défis, notamment celui que pose l’environnement, sont mondiaux et donc contraires à une démondialisation synonyme de protectionnisme et de repli sur soi.

Faudra démondialiser autrement.


 
9 commentaires
  • Jacques Beaumier - Abonné 20 octobre 2016 06 h 12

    Démondialiser, formidable avancée de la démocratie

    « Démondialiser autrement » parce que « la démondialisation est synonyme de protectionnisme et de repli sur soi », dites-vous. Vous allez un peu vite en affaire. Si les États endettés ont besoin de capitaux, c’est précisément parce qu’on les a rendus dépendants des marchés financiers. Vous faites donc une tautologie. Que tout soit devenu imbriqué est la conséquence de la totale liberté dont jouit le Capital depuis qu’il a réussi à se « libérer » du politique. Et si la reprise du contrôle des marchés par le politique faisait aussi partie des grands enjeux mondiaux ? La démondialisation n’apparaîtrait-elle pas alors comme une formidable avancée de la démocratie où le peuple reprendrait en main ce qui le subjugue ?

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 20 octobre 2016 09 h 21

      En effet ! Il fut un temps où les États s'autofinançait eux-même en faisant simplement tourner la roue à billet et ce, sans intérêt. Il y avait peut-être le danger de l'inflation, mais bien utilisé, cet argent allait de toute façon dans l'économie réelle, pas dans ce monde parallèle financier ...

  • Denis Paquette - Abonné 20 octobre 2016 07 h 29

    M'éfions nous des approches a la Mulroney,est-il toujours crédible?

    Démondialiser est-ce vraiment ce que nous voulons, peut etre est-ce plutôt une formule entre les deux, qu' il faudrait, enfin nous verrons bien, jusqu'a maintenant, objectivement les libres échanges, sont tres discutables, surtout avec les américains qui ont l'habitude du leadership, un traité de libre échange avec l'europe est-il envisageable, l'Europe étant a peine constitué, si les européens n'arrivent pas a s'entendrent entre eux, vous imaginez les difficultées avec des pays étrangés, ce serait, de produire que des insatisfaits nous devrions au moins attendre le règlement avec les anglais(Le Brexit)

  • Jules Desrosiers - Abonné 20 octobre 2016 08 h 14

    rester réveillés

    Cette article, et celui de Jean-François Nadeau paru le 26 septembre, font montre d'un sens critique de certains effets néfastes de la mondialisation, effets néfastes très importants : affaiblissements des États au profit des très grandes entreprises, accroissement des écarts entre les nantis et les gens ordinaires. Je trouve ces critiques et ces articles importants. Et plus lucide que l'éditorial du 18 octobre signé Jean-Robert Sansfaçon, où l'on fait le dos rond dans la tempête, que je trouve décevant quand je le lis dans un journal comme le vôtre.
    Merci, monsieur Bérubé.

  • Réal Ouellet - Inscrit 20 octobre 2016 10 h 13

    Petit rappel

    "Le veto wallon est venu doucher l’enthousiasme politique autour de l’AECG."

    Ce veto , c'est le Eleja Harpeur du traité AECG. J'ai hâte de voir si le Canada va aimer!

    • Jean-Paul Garnier - Inscrit 20 octobre 2016 17 h 39

      Merci,Monsieur Ouellet, de nous souligner ce malin clin d'oeil de l'Histoire . C'est bien le bon papa de Justin qui a mis la plume dans la main d'Elidja Harper pour faire avorter l'Accord du Lac Meech. «La complexité de la mécanique européenne, nous aussi, on connaît ça!»pourra s'écrier Trudeau à Bruxelles.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 20 octobre 2016 14 h 00

    Les excès de la mondialisation

    A voir absolument: L'émission "Envoyé spécial" (TV5) sur le scandale du "Luxleaks". Les multinationales et l'optimisation fiscale. Le rôle des firmes d'audit dans l'évitement fiscale et leur intouchabilité. Des lanceurs d'alerte qui affrontent seuls ces géants, sans le soutien de leur propre pays (ici la France)...