Les grands singes

Les premiers résultats d’une entreprise de forage inusitée viennent d’être révélés. Du pétrole en vue ? Un nouveau pipeline ? Pas du tout. Plutôt l’approfondissement d’une explication sur la disparition des dinosaures.

Il y a 16 ans, Joanna Morgan, professeure de géophysique à l’Imperial College de Londres, avait déjà proposé de forer le passé au Mexique, au large du Yucatan. Une équipe internationale a fini par se mettre à l’oeuvre cette année.

Installée sur une plate-forme en mer, l’équipe dont Mme Morgan fait partie a foré jour et nuit pendant deux mois. Des mètres de granit d’une rare densité ont été percés. On trouve là une mince couche d’iridium, un métal très rare sur terre, a expliqué Mme Morgan à la BBC, mais présent sur les météorites.

L’immense cratère de Chicxulub, provoqué par l’écrasement de cette météorite géante, est le centre d’attention des chercheurs. Son diamètre est estimé à dix kilomètres. D’une brûlante actualité pour les scientifiques, la collision entre cette météorite et la terre est survenue il y a quelque 66 millions d’années.

En forant patiemment sur les lieux de l’événement, on remonte le fil du temps à mesure que l’on franchit les différentes strates qui en conservent des traces précieuses pour une meilleure compréhension du monde.

Imaginez : au moment où elle percute la terre, cette météorite produit l’équivalent du souffle de plusieurs bombes atomiques. Des poussières et des gaz s’amassant alors dans l’atmosphère. De quoi provoquer de profonds changements climatiques, détruire les écosystèmes et emporter en masse les espèces. C’est à cette époque d’ailleurs que les dinosaures disparaissent et donnent en quelque sorte le champ libre au développement des grands singes dont nous sommes issus.

Je remonte ici l’histoire à très grandes enjambées, jusqu’à mettre mon nez dans la cour de l’Homo sapiens, il y a une cinquantaine de milliers d’années.

À mesure que les savoirs progressent, les frontières entre les grands singes et les humains apparaissent plus mince. Dans le royaume animal, tel que le donne à penser un article qui vient de paraître dans la revue Science, des grands singes — les chimpanzés, les bonobos et les orangs-outans — auraient en effet des capacités mentales pour attribuer à d’autres des intentions, des désirs, des croyances. Ces bêtes ne parlent pas mais n’en pensent pas moins.

On comprend en tout cas que les grands singes ont depuis fort longtemps beaucoup d’esprit. Mais dire d’un être qu’il a de l’esprit, c’est souvent souhaiter sa perte au royaume des vivants, comme l’avait bien compris en son temps le pamphlétaire Jules Fournier. Dans Le Devoir du 29 janvier 1910, Fournier, toujours baveux à souhait, allait même jusqu’à affirmer que c’était vouloir perdre quelqu’un de réputation que de lui attribuer des qualités au chapitre de la pensée. Aussi Fournier avait-il entrepris, à la blague, de poursuivre devant les tribunaux le journal Le Pays parce que celui-ci avait écrit, quelques jours plus tôt, qu’il avait « beaucoup d’esprit ». Or « dire d’un homme qu’il a beaucoup d’esprit, plaide Fournier, c’est assurément vouloir le perdre de réputation » dans notre société. C’est insinuer qu’il « n’est pas un abruti », ce qui peut être matière, plaide-t-il sur un ton sarcastique, à l’empêcher de devenir échevin, voire député, ministre ou, pourquoi pas, candidat républicain. Toutes des ambitions légitimes en bonne société, comme on le sait.

Il est tout de même épatant qu’un monde qui dispose de milliards de dollars pour explorer l’espace autant que pour forer l’océan s’autorise encore et toujours tant de bêtises dans l’espace public, le seul endroit pourtant où nous devons apprendre à mieux vivre. Sous les pieds de ce que nous appelons le progrès se trouve encore très souvent piétiné le sens de l’existence.

Tiens, parlant des mystères de l’esprit : les travaux du groupe Faut qu’on se parle (FQSP). À peine ont-ils été amorcés qu’ils suscitent, à tort ou à raison, un intérêt et des espoirs populaires considérables. Il a fallu en tout cas multiplier les rencontres publiques et, par conséquent, le nombre d’individus responsables. Pourtant, ce rare élan en faveur de la discussion et de l’écoute fait depuis quelques jours l’objet de charges fielleuses à la radio et dans certains journaux.

Bien des vieux singes font en tout cas la grimace devant ces jeunes gens qui s’efforcent de bonne foi aujourd’hui, je veux le croire, de trouver des moyens pour voir leur société sourire à nouveau. Au temps de Jules Fournier comme au nôtre, certains regrettent toujours le règne des dinosaures, au point de vouloir les recréer, dans leur multitude effrénée, selon des archétypes de temps dépassés.

Les détracteurs de FQSP partent souvent d’un atome de vrai pour s’empresser d’en faire des trous noirs où ils jettent pêle-mêle tout un monde avant même d’avoir pris la peine de le laisser s’exprimer. C’est à se demander, voyant cela, si le principal problème de FQSP ne sera pas de tenter de valoriser l’esprit au pays de l’immobilisme tranquille. Un mouvement qui se veut ouvert sur tout dans une société que l’on tient derrière le verrou du populisme, cela mène où ?

Bien davantage qu’une lointaine météorite, c’est bien la bêtise sidérale qui nous menace le plus tous les jours.

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