Éducation: pensons hérisson

Semblerait-il que la poésie est dans l’air du temps. Alors voici :

Éducation

Pensons

Hérisson

Fin du poème. Hérisson ? C’est qu’avant le poète Lafontaine, il y a eu Archilochus, durant l’Antiquité. Un Grec. Poète, lui aussi. Archilochus a dit : « Le renard connaît beaucoup de choses, mais le hérisson connaît une grande chose. »

Le renard est rusé. Il a tout plein d’idées visant à dévorer le hérisson. Cependant, il est constamment mis en échec grâce à une seule et même manoeuvre du hérisson : se recroqueviller en boule piquante.

Cette parabole fut reprise par Berlin au XXe siècle. Pas la ville allemande, le philosophe anglais. Berlin suggère que le monde se divise en deux : d’un côté, les hérissons, qui conçoivent leur univers en fonction d’une seule et même vision, un système cohérent et articulé, et de l’autre, les renards, qui poursuivent plusieurs fins éparpillées, isolées les unes des autres, sans connexion à une vision unique. L’auteur américain Jim Collins, dans son ouvrage Good to Great, ajoute que les plus grands leaders sont des hérissons : ils savent organiser un univers complexe en une seule grande idée qui capture toute la complexité des enjeux propres à cet univers, un seul grand principe de base qui unifie, organise et guide la prise de décisions.

Malheureusement, en matière d’éducation, c’est la pensée renard qui prédomine au sein de notre gouvernement. En concevant l’éducation strictement sous l’angle utilitaire, celui-ci se voit souvent contraint d’élaborer, en réaction aux impératifs de l’actualité, des plans et politiques qui auraient pu être davantage mûris en abordant l’éducation sous un angle holistique. Éducation : pensons hérisson.

À ce sujet, l’objectif fixé en 2009 par le gouvernement d’atteindre un taux de diplomation ou de qualification de 80 % chez les élèves de moins de 20 ans d’ici 2020 est louable, mais se confine à l’obtention d’attestations reconnues.

Applaudissons le dynamisme de notre nouveau ministre de l’Éducation, qui lançait d’ailleurs cette semaine des consultations publiques en vue de l’élaboration d’une politique sur la réussite éducative. Celui-ci reconnaît les limites du plan d’action de 2009 en proposant désormais, dans son document en préparation aux consultations, une conception de l’éducation portée sur la réussite éducative. Selon les propos mêmes du ministère, la « réussite éducative englobe la réussite scolaire. Elle va ainsi au-delà de la diplomation et de la qualification en tenant compte de l’atteinte du plein potentiel de la personne dans ses dimensions intellectuelles, affectives, sociales et physiques ». Le développement global. Voilà qui est plus englobant.

Or, de par la lecture des grands axes proposés par le ministère afin de tendre vers l’idéal de réussite éducative, il est manifeste que cette notion est galvaudée au profit de priorités limitées à la fonction utilitaire de l’éducation.

Certes, le document traite des compétences dites « du XXIe siècle », dont l’autodétermination, la gestion personnelle et la responsabilité sociale, mais celles-ci sont discutées en conjonction directe avec l’enjeu de l’émergence du numérique. Le besoin d’éduquer des jeunes susceptibles de s’adapter aux changements de société rapides qu’entraîne la technologie est important, mais l’attention portée à ce chapitre porte pour risque de noyer la place prépondérante que devrait occuper la réflexion sur le développement holistique de chacun. Éducation : pensons hérisson.

Certes, malgré l’élaboration d’une grande idée, surviendront toujours des problèmes de société ponctuels qui requerront des interventions précises. Encore faut-il que ces interventions ne s’inscrivent pas qu’en réaction aux aléas de l’actualité, mais reposent sur un grand socle inspiré d’une vision commune à long terme. Ce socle, il n’est campé nulle part : quelles défaillances de notre système d’éducation ont mené à ce que notre gouvernement sente nécessaire de produire en 2015 un plan de 60 pages pour lutter spécifiquement contre l’intimidation ? Avons-nous vraiment besoin que la ministre de l’Enseignement supérieur, soudainement en 2016, élabore un plan visant à baliser les initiations ? La pensée renard, la voilà. Pourquoi pas une attention accrue sur le développement global de la personne, y compris l’aspect socioaffectif ?

Plusieurs des pistes d’actions proposées par notre gouvernement sont pertinentes en matière d’éducation. Encore faut-il que nous sachions quelle éducation nous visons bien au-delà des prochaines élections. Souhaitons que les consultations en cours permettent d’élaborer cette vision dont nous avons besoin. Éducation : pensons hérisson.

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11 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 octobre 2016 07 h 36

    les utopies l'amorce des grandes révolutions

    Selon moi l'hérisson et le renard sont complémentaires ,j'aime bien l'approche juive qui préconise un talmud universel et un talmud réécrit périodiquement par les plus sage, si par le passé le monde a prévilégié les seules et grandes idées nous savons aujourd,hui que selon les règles du hasard et des probabilités que les approches multiples ont plus de chances de survivre, ne disons-nous pas que les grandes découvertes sont souvent le fruit du hasard, nous pouvons meme dire selon Bertrand Piccard le pilote de l'avion de l'avion solaire, que souvent les utopies sont l'amorce des grandes revolutions

    • Patrick Daganaud - Abonné 14 octobre 2016 08 h 07

      Un talmud universel et un talmud réécrit périodiquement par les plus sages, à l'exclusion des Palestiniens?

    • Fabrice Vil - Inscrit 14 octobre 2016 10 h 48

      Intéressant. Merci!

  • Jacques Maurais - Abonné 14 octobre 2016 07 h 44

    Pourquoi angliciser les noms étrangers ?

    Pourquoi écrire à l’anglaise le nom du poète grec ? Je sais bien que c’est aussi la façon dont le nom s’écrit en latin, mais tant qu’à vouloir remonter aux sources aussi bien l’écrire à la grecque : Arkhilokhos (Ἀρχίλοχος). Ou tout simplement à la française : Archiloque.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 octobre 2016 12 h 20

      Parce que monsieur Fabrice est apparemment de culture anglo-saxonne tout simplement. Où encore il est alimenté par cette culture.

      La bouche parle de l'abondance du coeur vous savez. Et nos références vont de pair!

  • François Dugal - Inscrit 14 octobre 2016 08 h 02

    Éducation

    Éducation, pensons humanisme et culture.

  • Patrick Daganaud - Abonné 14 octobre 2016 08 h 12

    DE LA PRÉDATION

    Éducation
    Prédation

    Fin du poème.

    Le coeur du problème est là : éduquons-nous, voulons-nous éduquer à la prédation?

    À ce stade, la réponse est OUI.

    il ne peut en être autrement dans toute société néolibérale.

  • Eric Lessard - Abonné 14 octobre 2016 10 h 29

    Le danger d'une seule idée simple

    Il ne faut pas oublier le danger de rassembler tout autour d'une seule idée. C'est la base de tous les totalitarismes. D'ailleurs le philosophe Luc Ferry met en garde contre la pensée holistique, qui ramène tout à une seule chose.

    Le communisme est basé sur l'idée de l'égalité même si l'expérience a été très négative un peu partout.

    Le fanatisme religieux est en bonne partie basé sur la notion d'un seul dieu qui contrôle tout.

    Nous vivons dans un monde compliqué, avec des gens très diversifiés dont les intérêts sont souvent différents.

    Vouloir tout ramener à une seule idée me semble très dangereux.

    • Fabrice Vil - Inscrit 14 octobre 2016 10 h 43

      Très bon commentaire.L'analogie du renard et du hérisson est à mon avis compatible avec d'autres grilles d'analyse qui permettent de capturer la complexité d'un enjeu. J'ai récemment été appelé à étudier le modèle Cynefin, qui justement vise à s'éloigner de la simplicité lorsque non requis. L'éducation est complexe et je ne prétends pas qu'il faille la simplifier. Ceci étant, il m'apparaît important de nous doter d'une vision en éducation. Que souhaitons-nous?

    • Gilles Théberge - Abonné 14 octobre 2016 12 h 31

      Et Jean Fourastier de son côté, écrit dans son ouvrage "Idées majeures" qu'il est radicalement faux de s'en tenir à la pensée unique et son corollaire "la fin justifie le moyens" parce que la fin est modifiée par le moyen choisi.

      Cela change la fin qui bien souvent est aux antipodes du problème identifié au départ.

      Je me méfie de ce qui va ressortir du ministre de l'Éducation. Il a déjà choisi pour ses enfants. Le système privé.

    • François Dugal - Inscrit 14 octobre 2016 22 h 21

      Quand on réduit tout à une "grille d'analyse", c'est qu'il y a une manque de perception globale et intuitive.