Les voleurs de langue

« Un écrivain libre est celui qui refuse une carte d’identité ou celui qui les accumule dans la mesure où elles nourrissent son univers », écrit Mabanckou dans son « autobiographie capricieuse ».
Photo: Joël Saguet Agence France-Presse « Un écrivain libre est celui qui refuse une carte d’identité ou celui qui les accumule dans la mesure où elles nourrissent son univers », écrit Mabanckou dans son « autobiographie capricieuse ».

« Nous sommes des voleurs de langue », avait déclaré l’écrivain malgache Jacques Rabemananjara lors du premier Congrès international des écrivains et artistes noirs qui s’est tenu à Paris en septembre 1956. Aimé Césaire, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor, James Baldwin et Richard Wright étaient au nombre des dizaines d’écrivains et d’intellectuels africains, antillais et nord-américains qui s’étaient réunis pour lutter contre le colonialisme et la ségrégation.

C’était il y a tout juste soixante ans.

L’expression — brillante et provocatrice — exprime bien la relation complexe qu’entretiennent des générations d’écrivains de plusieurs continents avec une langue, le français, qui leur a été imposée puis laissée en héritage par la France et la Belgique.

Cadeau empoisonné ? Prison mentale ou instrument de libération ? Dans tous les cas, c’est une occasion inouïe pour les lecteurs que nous sommes d’enrichir notre vision du monde — et parfois aussi notre vocabulaire.

Alain Mabanckou semble être du même avis. Né au Congo-Brazzaville en 1966, le romancier de Verre cassé et de Mémoires de porc-épic enseigne aussi la littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles. Sans complexes, il revendique cette langue comme étant la sienne et en fait une sorte d’outil multifonctions : donner sa version des choses, assaisonner le réel, ouvrir des portes et des frontières.

Brouiller les pistes

Dans Le monde est mon langage, qu’il qualifie d’« autobiographie capricieuse », un recueil d’une vingtaine de textes qui ont tout l’air d’être inédits, Mabanckou porte un regard généreux et vulgarisateur sur un certain nombre d’écrivains qui ont en commun l’usage du français. Et de voyages en rencontres, de lectures en souvenirs, tout en se promenant aussi quelquefois entre la réalité et la fiction, Mabanckou nous fait l’éloge du mouvement, du métissage, de l’audace et de la résistance.

On y trouve bien sûr beaucoup d’Afrique et de Caraïbes. Et une prédilection certaine pour les écrivains qui aiment à brouiller les pistes. « Un écrivain libre est celui qui refuse une carte d’identité ou celui qui les accumule dans la mesure où elles nourrissent son univers. »

Rencontré à quelques reprises à Paris, l’écrivain franco-mauricien J. M. G. Le Clézio, prix Nobel de littérature, agit comme une sorte de trait d’union ou de figure tutélaire et lui fait l’éloge de Réjean Ducharme (« l’un des écrivains les plus authentiques de la langue française »).

Photo: Joël Saget Agence France-Presse «Un écrivain libre est celui qui refuse une carte d’identité ou celui qui les accumule dans la mesure où elles nourrissent son univers», écrit Mabanckou dans son «autobiographie capricieuse».

Il y a parfois des moments d’humour — même involontaires. À Montréal, en visite chez Dany Laferrière au moment de la sortie de L’énigme du retour en 2009, on entend l’Immortel affirmer sans rire, interrogé au sujet de la bonne réception critique de son nouveau livre :
« Je suis en-dehors de tout cela, mais ça fait toujours plaisir, soyons honnêtes ».

Le récit de sa rencontre avec l’immense écrivain congolais Sony Labou Tansi à Brazzaville durant les années 1980 est heureusement plus substantiel. Séduit par sa modestie et sa liberté d’esprit, Mabanckou raconte que l’auteur de La vie et demie avait exhorté le jeune poète qu’il était à cette époque à s’échapper, à s’« ouvrir au monde » en lisant non seulement les classiques français et les auteurs congolais, mais aussi en découvrant Pablo Neruda, Octavio Paz, Leopardi et Pouchkine.

Les pages et les méridiens défilent : un hommage à l’Haïtien Jean Metellus s’impose à lui à l’occasion d’une visite à La Nouvelle-Orléans, la relecture d’Au coeur des ténèbres, de Conrad, dans un hôtel de Londres. À Pointe-à-Pitre en Martinique, c’est une belle rencontre avec Eduardo Manet, écrivain français d’origine cubaine « à la fois très français ou profondément cubain », qui alimente une conversation sur l’exil et la langue. De passage à Port-au-Prince, ce n’est chez nul autre que Gary Victor qu’il s’invite.

Réalités tordues

Ailleurs, Mabanckou essaie tant bien que mal d’expliquer à un jeune compatriote congolais installé en Égypte la désaffection dont souffre aujourd’hui la poésie au profit du roman. La poésie est-elle morte ? Pas encore. « Elle est assise quelque part, guettant avec regrets les passants indifférents. »

Avec un sourire, il lève le voile sur la « gaulologie », la drôle de fausse science inventée par la romancière suisse-gabonaise Bessora (53 cm, Les taches d’encre) à l’occasion d’un retournement subversif de tous les clichés. Une voix féminine « dense, singulière et méfiante envers les thématiques imposées (féminisme, traite négrière, sociétés et moeurs traditionnelles africaines, etc.) ou de ce militantisme insipide qui fait oublier à bon nombre d’écrivains de la nouvelle génération que la littérature est le lieu par excellence de l’indépendance d’esprit. » Une vraie « bénédiction » pour les Lettres d’Afrique noire, écrit Mabanckou.

Une réalité tordue qui fait écho aux mots du Congolais Henri Lopes : « J’écris pour dépasser ma négritude et élever ma prière à mes ancêtres les Gaulois ; Gaulois de toutes races s’entend, de toutes les langues, de toutes les cultures. Car c’est pour moi que Montaigne s’est fait Amérindien, Montesquieu persan et Rimbaud nègre. »

Des voleurs de langue ? Peut-être plutôt quelque chose comme des sauveurs de langue.

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Le monde est mon langage

Alain Mabanckou, Grasset, Paris, 2016, 320 pages

2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 octobre 2016 08 h 25

    Comme vous dites

    Voila une occasion inouie d'enrichir notre vision du monde.Il y a tellement a connaitre que finalement le temps nous manque et non la curiosité et le désir.Merci pour ce texte.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 octobre 2016 16 h 48

    Il faudrait lire :

    J.M.G. Le Clézio

    et non

    J. M. G. Le Clézio