L’affaire Molière

Le premier ministre du Québec est allé voir Tartuffe au TNM. Cela l’a inspiré, dit-il, pour parler du chef intérimaire du Parti québécois, comme s’il y avait soudain en lui quelque chose de réflexif. Jusque-là, le premier ministre nous offrait de la prose. Mais devant un aussi bel exemple que Molière, il s’est dit que lui aussi pouvait bien faire des vers sans que tout autour de lui ne soit complètement pourri.

Le premier ministre a, paraît-il, « un goût pour l’art poétique ». Des deux côtés de la chambre, on a applaudi en tout cas sa capacité à bricoler des alexandrins. « Oui, la poésie, c’est important », dit le premier ministre. Il ajoute : « L’art, c’est important dans la vie. » Pourquoi en ce cas en parle-t-on si peu au gouvernement, sauf dans des moments d’une aussi totale complaisance ?

« Ça m’arrive de lire de la poésie, mais je ne suis pas poète comme M. Couillard », observe François Legault, le chef de la Coalition Avenir Québec. Certes…

Ceux qui nous gouvernent entretiennent de bien curieux rapports avec les livres. Tandis que Yann Martel en envoyait sans arrêt au premier ministre Harper, celui-ci travaillait à écrire une histoire sans conséquence des Maples Leafs de Toronto, oubliée avant même qu’elle ne soit publiée. On en venait à penser qu’un premier ministre n’avait jamais de temps pour se plonger dans autre chose que des statistiques de hockey.

« L’instruction, c’est comme la boisson, y en a qui ne portent pas ça », disait Duplessis. Tandis que même une Marilyn Monroe se montrait lisant James Joyce au parc, Duplessis en son pays se cachait pour lire. Il méprisait volontiers au grand jour les musées, tout en accumulant chez lui, en secret il est vrai, une collection d’oeuvres de peintres sages.

Aux États-Unis, les lectures du président Obama, comme celles de certains de ses prédécesseurs, servent de prescriptions pour les ventes en librairie. En France, cette tradition est encore plus forte, même si on ne va pas jusqu’à croire aux lectures d’un Nicolas Sarkozy tant celui-ci apparaît enclin à tartiner : Hemingway, Proust, Cohen, Aragon… On sent à plein nez chez lui l’instrumentalisation. Une telle insistance à se présenter comme un lecteur assidu incite néanmoins à la curiosité populaire et indique que la lecture est un exercice public et privé important.

Luc Fortin, ministre de la Culture de son état, s’est retrouvé chez nous au centre de l’attention le 12 août dernier parce qu’il avait acheté, en cette journée du livre québécois, onze titres. Un court roman pour lui, un autre pour sa chérie, le reste pour ses bambins et un « shower de bébé » auquel il devait assister. Tout de même, on aurait pu imaginer une dépense plus riche de conséquences.

Quand il fait des vers et qu’il est applaudi, le premier ministre Couillard montre au fond le sentiment qu’il entretient à l’idée de sa grandeur et, un peu comme Tartuffe, de la fortune dont il jouit comme commandeur des croyants en sa politique. Ce crédit, sa vice-première ministre le lui accorde très volontiers. La semaine dernière, au moment de discuter de l’à-propos de doter le parlement d’un poète officiel comme à Ottawa ou à Londres, Lise Thériault, habituée des perles linguistiques, ne mâche pas ses mots : « Je pense que notre premier ministre a démontré qu’il avait beaucoup de talent. » La littérature peut bien prendre congé puisqu’elle est si bien représentée…

Dans son poème, qui témoigne d’une ambition certaine, le premier ministre Couillard invite à croire que tous les partis sont nés du sien et qu’il convient qu’ils y reviennent. L’histoire de Tartuffe chez nous, ce n’est pas pour rien dès le départ l’histoire d’un clocher qui ferme un verrou sur la société.

En 1694, pendant le carnaval de Québec, un lieutenant du nom de Jacques de Mareuil annonce son intention de monter Le Tartuffe ou l’Imposteur. Mgr de Saint-Valliers serre les dents, proteste, puis éructe au nom de la croix. Il sait ce que Molière a au fond d’étranger à la religion. Un mandement est lu contre de Mareuil. Dieu, la vierge, les saints : tout y passe pour le condamner. De Mareuil est arrêté. Sous la pression du clergé, son théâtre est empêché. Libéré par le marquis de Frontenac, lequel est né la même année que Molière, de Mareuil est renvoyé en France par le premier bateau.

Mais il s’en trouve encore pour croire que la littérature n’est qu’un divertissement sans conséquence. En ce 11 octobre, en 1993, l’éditeur William Nygaard sort de chez lui à Oslo. Son crime : avoir fait traduire Les Versets sataniques de Salman Rushdie. Trois coups de feu claquent. Il tombe, blessé gravement.

Une artiste grecque, Marta Minujín, lance un appel mondial pour recevoir des titres soumis à des autodafés ou mis à l’index. À Cassel en Allemagne, haut lieu de l’art contemporain, elle souhaite construire un Parthénon avec ces ouvrages. Ce palais de livres maudits sera édifié au nom de la liberté sur une place où les nazis ont commis un immense autodafé. Des livres interdits, il y en eut ici aussi des montagnes.

Oui, nous aimons les grands auteurs quand ils ne servent que de vernis sans conséquence. Nous fait défaut néanmoins l’idée d’envisager de lire comme une discipline nécessaire pour éclairer notre lecture du monde et des événements de nos vies. Après avoir interdit Tartuffe, on a retenu ici la tartufferie.

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10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 octobre 2016 08 h 42

    Accepter toutes les approches mais de tenter de les unifiées

    Le Québec serait-il en train d'aimer la culture avec un grand ''C'', n'y voyez pas de malice, quel changement, moi qui croyait, qu'il suffisait d'aimer l'argent, serait-ce que nos libéraux ne sont plus vraiment des libéraux, plusieurs de nos maitres vont s'en inquiéter, a moins qu'ils aient déja adopter la thèse de Bertrand Picar, pilote de l'avion solaire Solar Impulse 2 , qui préconise d'accepter toutes les approches mais de tenter de les unifiées

  • Patrick Daganaud - Abonné 11 octobre 2016 08 h 42

    Poème à Philippe

    De talent n'en a point à titre de poète
    Et on recherche aussi, en vain dans notre quête,
    Ceux qu'il aurait enfouis aux confins de son être
    Quand c'est la politique qui guide son paraître.
    Mais le vide est profond, insondable peut-être,
    Et son règne désolant et son verbe bien piètre...
    La misère accompagne son pauvre ministère
    Comme un mauvais poème qu'on aurait pas dû faire.

    Bricoler sans les pieds des rimes de travers
    Accoucher d'un poème aux lamentables vers
    Enfourcher un cheval qu'on aurait mis au vert
    Pour produire un endroit qui ressemble à l'envers
    Au galop d'une course qui conduit à l'enfer
    Les gens, les pauvres gens, qui vivent la misère
    De nos errances volontaires!
    Que dirais-tu, Philippe, d'apprendre à te taire?

    • Patrick Daganaud - Abonné 11 octobre 2016 11 h 47

      Correction

      Il faut lire : « Comme un mauvais poème qu'on n'aurait pas dû faire.

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 11 octobre 2016 23 h 15

      Pas mal du tout! J'ai bien aimé l'"endroit qui ressemble à l'envers". Par contre j'aurais pu suggérer un peu plus tôt dans le poème: "Enfourcher un cheval ayant perdu ses fers".

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 11 octobre 2016 09 h 05

    Billet de mise et de qualité , merci M. Nadaeu !


    " Ce que je reproche aux journaux , c'est de nous faire faire attention

    tous les jours à des choses insignifiantes , tandis que nous lisons

    trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a

    des choses esssentielles . "

    ( Marcel Proust )

  • Jacques Roy - Inscrit 11 octobre 2016 09 h 20

    L'affaire Molière


    M.Couilllard continu de patauger dans les blatebandes des intéllectuelle avec sa poésie
    Reverdy donne une image..¨Le poète est un four à bruler le réel¨
    Le mépris de ce PM atténu le désire des belles paroles..aller étudier le Plan Nord

    signer Jacques R.Roy Québec

  • Raynald Rouette - Abonné 11 octobre 2016 12 h 42

    Qu'ont-ils en commun, Claude Ryan, Jean Charest, Philippe Couillard?


    Réponse: La même mesquinerie...

    Il faut y ajouter les Barrette, Coiteux et Fournier.