Populismes et démocratie

Quelle ironie ! Pendant plusieurs décennies, le quotidien hongrois Népszabadság fut « la voix de son maître » d’une dictature de parti unique, fidèle petit frère de la Pravda soviétique. Il n’y avait pas davantage de « Liberté du peuple » dans la Népszabadság de Budapest qu’il n’y avait de « Vérité » dans la Pravda de Moscou.

Aujourd’hui, pour les libéraux de Hongrie qui tentent de résister au rouleau compresseur de l’aspirant dictateur Viktor Orban, Népszabadság devient, à Budapest, un symbole de liberté et de résistance. Le journal, réincarné au centre gauche après la libération de l’Europe de l’Est en 1989, a été abruptement fermé samedi, avec des excuses d’ordre économique (… Il est vrai que tous les journaux en ont, de nos jours !), même si les journalistes sur place flairent plutôt une sorte de putsch politique.

Le nouveau propriétaire de ce journal historique en Hongrie (pour le meilleur ou pour le pire) parle vaguement d’une éventuelle réouverture. Tout cela évoque une « reprise en mains » qui rapprocherait le modèle médiatique hongrois de celui qui règne au pays de Vladimir Poutine.

En clair : une presse presque entièrement aux ordres du Prince, via la propriété de capitalistes amis du régime (les « oligarques »), aux côtés d’un audiovisuel public transformé en machine de propagande d’État. Paysage désolé où surnagent quelques médias sociaux (… et encore !) ; une radio privée ; deux ou trois petits journaux indépendants, d’une influence négligeable malgré leur qualité…

La Russie de 2016 est résolument installée dans ce cul-de-sac de la liberté d’expression et de diffusion, qui va de pair avec un pluralisme de façade et une restriction graduelle de l’espace politique. C’est vers ce modèle que la Hongrie semble aller à vive allure. Et depuis un an, certains dirigeants polonais rêvent d’emboîter le pas… même si, à Varsovie davantage qu’à Budapest ou à Moscou, subsistent des foyers de résistance : entreprises de presse privées, indépendantes, dynamiques (à l’écrit, dans l’audiovisuel, sur le Net)… et une société civile vigilante, prête à descendre dans la rue comme on l’a vu ces derniers mois.

Quand on pense que, lors des révoltes démocratiques de 1956 (écrasée par Moscou en Hongrie) et celles (victorieuses) de 1989, Varsovie et Budapest étaient, en Europe de l’Est, les deux phares à l’avant-garde du progrès, de la résistance, de la libération ! Aujourd’hui, les médias publics y sont néo-orwelliens ; on intente des procès en sorcellerie aux dirigeants d’opposition ; on organise des référendums joués d’avance sur le refus des immigrants, du moindre immigrant.

Budapest et Varsovie seraient-elles aujourd’hui à l’avant-garde d’une autre évolution : la décadence de la démocratie ?

 

Pour voir la décadence de la démocratie, nul besoin, direz-vous, d’aller chercher si loin ! Le grossier vaudeville qui tient lieu de campagne électorale aux États-Unis, dans un système électoral où la mécanique était déjà cassée, remplit chaque jour notre sac et bien davantage…

Si les autocrates est-européens renouent avec le populisme de l’homme fort et de la manipulation médiatique, l’ascension de Donald Trump — qu’elle mène ou non à son élection — a montré la force d’un nouveau modèle de politique.

Un modèle où, de plus en plus, les référents du système démocratique — des programmes qu’on compare, des idéaux qu’on confronte, des débats d’idées et de principes, la vérité de faits établis et vérifiables, etc. — tout cela est balayé par un « cirque 24 heures » où la personnalisation de la nouvelle, la simplification outrancière des enjeux, le détournement permanent des questions, la mémoire de dix secondes au maximum… sont alimentées par des médias complaisants, voire imbéciles.

Le monde entier n’en est pas encore là, pas partout, pas à 100 %. Mais il y a comme une tendance. Dans cette constellation montante de la démagogie, de la fermeture, de l’intolérance (Viktor Orban, Jarosław Kaczyński), mais aussi de l’amnésie et de l’intimidation (Donald Trump), où nous situons-nous ?

Le parallèle qu’a évoqué à Reykjavik (dans un pays démocratique et indépendant de 325 000 habitants, avec sa langue et sa monnaie, et où perce depuis deux ans un « Parti pirate ») le premier ministre Philippe Couillard, entre ces tendances délétères mondiales et le principal parti d’opposition à Québec, témoigne d’une certaine ignorance du monde tel qu’il est. Jean-François Lisée en Orban ou en Kaczyński ? Vous êtes sérieux ?


 
13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 octobre 2016 04 h 12

    Les médias sont devenus les pourvoyeurs de spectacles!

    Les oligarchies ne s'arrêteront jamais de contrôler les médias sources de leur légitimité. Les médias commercialisés sont souvent les porte-paroles de l'État et de ses amis les mieux-nantis. Ce n'est pas un hasard que la plupart des lecteurs du Globe and Mail et de Post-Media se penchent à droite du spectre politique. Les médias sont devenus les pourvoyeurs de spectacles 24 heures sur 24. Elles essayent de détourner les lecteurs des vraies affaires qui puissent améliorer leurs vies avec des conneries de divertissement.

  • Claude Bariteau - Abonné 11 octobre 2016 05 h 06

    Ignorance, pas du tout.

    Ce PM Couillard n'a rien d'un ignorant. Au contraire, il règne et entend régner dans la dépendance canadienne grâce à un régime politique qui baffoue des règles élémentaires de la démocratie.

    Vous devriez vous servir de ce que vous découvrez dans les changements en cours en Hongrie et en Pologne dans les médias pour scruter ce qui se passe au Canada et au Québec.

    Il y a des procédés analogues en cours depuis plus de quinze ans pour mettre l'information au Québec au diapason des visées recherchées par le Canada après une période au cours de laquelle il a perdu le contrôle et s'est chargé de le reprendre au point que penser Québec est devenu une tare.

    • Marc Therrien - Abonné 11 octobre 2016 18 h 33

      "Ce PM Couillard n'a rien d'un ignorant. Au contraire, il règne et entend régner dans la dépendance canadienne grâce à un régime politique qui baffoue des règles élémentaires de la démocratie."

      Je ne sais pas s'il est conscient qu'en incarnant les valeurs du relativisme moral qui glorifie la protection de toutes sortes de droits individuels au nom de la liberté inaliénable de l'individu, il promouvoit une culture de la transgression qui porte en elle les germes de la violence qui est pourtant solennellement dénoncée dans tout discours social et politique. Et que dans le monde capitaliste du libéralisme économique exalté où le "nous'' de la communauté visant le bien commun est démembré pour le seul bénéfice du "Je" souverain, la lutte effrénée de tous contre tous pour les places limitées au soleil risque d'accentuer les rapports de prédation.

      Il est clair pour moi que Philippe Couillard tend un piège à Jean-François Lisée en essayant d'installer une interaction persécuteur-persécuté où en parlant le premier il essaie de définir et d'enfermer Jean-François Lisée dans le rôle du persécuteur qui met en danger le statu quo confortable des privilégiés qui auront à faire des sacrifices pour leur voisin à qui ils ne parlent plus.

      Marc Therrien

  • hugo Tremblay - Inscrit 11 octobre 2016 05 h 06

    Quelle différence?

    À chacun ses dérives, mais ici, LaPresse n'a-t-elle pas contribué à notre Couillard qui règne en maître avec très peu de votes?
    Et il n'avait rien dit d'autre que "référendum" pendant la campagne.

  • Raynald Rouette - Abonné 11 octobre 2016 06 h 24

    Le populisme a aussi ses côtés positifs!


    Monsieur Couillard regarde son côté sombre seulement, ce qui bien sur, fait son affaire...

    Il est sourd, au discours politique, qui s'adresse à la population en général et qui dénonce le système qu'il protège, et les élites qui en profitent.

    Il est aveugle aussi au populisme de l'école Littéraire, qui cherche dans les romans à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple.

  • Robert Bernier - Abonné 11 octobre 2016 06 h 54

    À chaque époque, sa référence grossière

    À chaque époque, les fédéralistes choisissent le tyran du jour pour caricaturer le nationalisme québécois. Il y a plus de 20 ans, on nous comparait au dictateur de l'Albanie, c'est vous dire! Mais ce Couillard, tout de même!



    Robert Bernier
    Mirabel