La solitude de Tahar Ben Jelloun

Formé en philosophie et en psychiatrie sociale, l’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun en a beaucoup à dire sur le malaise arabo-musulman et ses liens avec le terrorisme. Fervent défenseur de la laïcité — non, dit-il, aux piscines non mixtes, à la prière dans la rue, au refus d’être soigné par un homme ou une femme et aux exemptions scolaires liées à la religion — et des libertés d’expression et de conscience qu’elle implique, Ben Jelloun évoque avec émotion, dans Le terrorisme expliqué à nos enfants, « la solitude de l’intellectuel de culture musulmane ».

Il a particulièrement ressenti cette dernière en 2005, au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet qui a déclenché de violentes manifestations dans le monde musulman. « Je ne me reconnaissais pas du tout dans ces foules hystériques, confie-t-il ; je n’approuvais pas la publication de ces caricatures tout en reconnaissant à leurs auteurs le droit de les faire et de les rendre publiques. À mes yeux, on aurait dû traiter cela par l’indifférence. »

Profondément attaché à sa culture d’origine et, par conséquent, à l’islam, qui la caractérise en grande partie, Ben Jelloun l’est tout autant à la laïcité. Il croit donc que « l’islam, quand il est compris intelligemment, est parfaitement compatible avec la démocratie », à condition, précise-t-il, « que les musulmans placent le respect des lois de la République avant leur religion », ce qui, ajoute-t-il, n’est pas évident pour eux. Le fait « qu’aucune Constitution d’aucun pays musulman ne reconnaît [la liberté de conscience], à l’exception de la nouvelle Constitution tunisienne », l’indique. Ce choc des conceptions du monde n’est pas étranger, même s’il ne l’explique pas directement, au terrorisme islamique qui sévit à l’heure actuelle, suggère Ben Jelloun, non sans préciser que, devant les récents attentats, « la plupart des musulmans se sont dits horrifiés, n’admettant pas qu’on massacre au nom de l’islam ».

Fanatisme ou délinquance ?

Du malaise musulman devant la laïcité au terrorisme qui se réclame de l’islam, il y a toutefois un saut tragique que ne franchissent que quelques fanatiques. Ben Jelloun, dans ce livre de vulgarisation, tente d’expliquer le phénomène sans y parvenir clairement. Il refuse de qualifier de « fous » les terroristes. Ils sont, dit-il, responsables et conscients de leurs gestes, ils croient agir « pour faire triompher leur idéal » et « mettre Dieu au-dessus de tout » et ont « des idées bien précises sur ce qu’est le bien et ce qu’est le mal ». En ce sens, ils seraient des intégristes enragés.

Cependant, Ben Jelloun suggère aussi que, souvent, les terroristes se recrutent parmi les jeunes « qui souffrent d’un trouble de la personnalité », qui se sentent exclus, frustrés et sans avenir. Hier, pour exister, ils auraient été « caïds » ; aujourd’hui, ils deviennent djihadistes, sous l’influence d’une propagande habile. Ils ne sont pas fous, insiste l’écrivain, mais illuminés.

La nuance n’est pas évidente et ne tranche pas le débat qui a cours en France : le fanatisme islamique est-il la cause du terrorisme ou l’exutoire contemporain d’une délinquance nihiliste ? Ben Jelloun semble osciller entre les deux thèses, mais insiste, avec raison, sur le fait que les terroristes, maladivement « obsédés par le corps de la femme », ne connaissent rien, au fond, à l’islam véritable, opposé au meurtre d’innocents.

Questionné par sa fille, comme le veut le format de la collection, sur les solutions possibles à cette terreur, Ben Jelloun avance qu’il faut compter, bien sûr, sur le renseignement, sur la concertation internationale, sur une action militaire appropriée (bombardement des bases du groupe armé État islamique, assèchement de ses sources de financement) et sur la vigilance des parents quant à ce que consultent leurs enfants sur la Toile.

Il écrit aussi qu’il faut miser sur l’éducation à la tolérance dans les écoles (on pourra lire, d’ailleurs, sur ce sujet, l’éclairant La tolérance expliquée à tous, de Roger-Pol Droit, qui paraît dans la même collection), surveiller ce qui se passe dans les prisons (en France, le recrutement passe souvent par ce lieu) et dans les mosquées soupçonnées de nourrir l’intégrisme, veiller à l’intégration sociale des jeunes vulnérables et, enfin, « appliquer avec rigueur le principe de laïcité ».

Ben Jelloun déplore que l’islam, sa tradition, soit trop souvent assimilé au terrorisme et fasse peur. Pour changer les choses, il invite donc les musulmans d’Occident (et d’ailleurs) à accepter pleinement la laïcité et à pratiquer une lecture rationnelle du Coran. Aux Occidentaux, il demande de « s’ouvrir à la connaissance de l’islam, de sa culture et de sa civilisation ». Il faut que cela soit possible, pour en finir avec la terreur et l’intolérance.

Le terrorisme expliqué à nos enfants

Tahar Ben Jelloun, Seuil, Paris, 2016, 160 pages

21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 octobre 2016 04 h 36

    Et pourtant, on se fait traiter de xénophobes et de racistes quand on se réclame de ces mêmes propos!

    «Fervent défenseur de la laïcité — non, dit-il, aux piscines non mixtes, à la prière dans la rue, au refus d’être soigné par un homme ou une femme et aux exemptions scolaires liées à la religion — et des libertés d’expression et de conscience qu’elle implique.» Et pourtant, comment expliquer que les gens qui se réclament de ce même discours de Ben Jaloun, se font traités de racistes et de xénophobes! Par exemple, Djamila Benhabib a été poursuivi et crucifié publiquement, pour avoir dévoilé ce que les jeunes apprennent dans les écoles islamistes! Il faudrait que la gauche bien pensante refasse ses devoirs!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 11 octobre 2016 10 h 46

      Et aussi, rappeler que tous les musulmanEs ne sont pas pratiquantEs. N'y a-t-il pas d'autres façons de connaître les commuanutés? On peut les connaître via la musique, vis la littérature, la poésie, la danse, la culture quoi!

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 octobre 2016 12 h 19

      Madame St-Amour, la musique est proscrite dans l'Islam. Pour ce qui est de la littérature islamique, car on parle bien de l'Islam ici, elle est toute fondée sur les préceptes islamiques, conforme à la charia, et par conséquent, anti-occidentales. Rares sont les livres écrits en arabe qui ne sont pas empreints de l'Islam, sinon ils sont généralement censurés dans les pays islamiques. La danse est également proscrite dans l'Islam.

      Ici l'on réfléchit sur la possibilité de cohabitation de l'Islam et de la démocratie. L'on peut apprécier la cuisine et autres aspects ethnoculturels des pays islamiques, mais de là à adopter leur mode de vie et le laisser changer le nôtre, il y a un énorme gouffre civilisationnel à franchir.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 12 h 40

      @St.Amour
      Même les pratiquants ne sont pas tous intégristes... La plupart des musulmans pratiquent leur religion privément en tout respect des autres et de leurs croyances...

  • Gilbert Turp - Abonné 11 octobre 2016 08 h 26

    Les mille et une nuits

    À qui veut « s'ouvrir » à la culture et civilisation arabo-musulmane avec un peu de perspective historique, on ne peut trop recommander la lecture des Mille et une nuits, ce texte étant aussi fondateur que l'Odyssée d'Ulysse.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 12 h 42

      À lire aussi Amin Maalouf "Les Croisades vues par les Arabes".

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 octobre 2016 13 h 44

      De très nombreux auteurs, écrivains, philosophes de nos jours ont écrit des textes pour informer les Occidentaux sur l'Islam et décrire le gouffre civilisationnel qui sépare notre civilisation du monde islamique. Kamel Daoud, un écrivain algérien, Boualem Sansal... la liste est longue de tous ces hommes courageux qui ont osé mettre au grand jour la vérité.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 17 h 10

      En lisant l'histoire des Croisades, madame Lapierre, vous lirez une histoire où la magnanimité ne se situe pas que d'un côté...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 octobre 2016 03 h 33

      Madame Paulette, les Croisades ont été créées après des siècles d'invasion par les Arabes (et donc musulmans) de l'Europe. C'est incroyable de constater combien les gens méconnaissent mal notre histoire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 octobre 2016 21 h 19

      Les Romains de César n'ont-ils pas envahis le Moyen-Orient bien avant. L'invasion des Maures a été plutôt un apport à une Europe peuplée de barbares.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 octobre 2016 08 h 29

    Utopie et idéaux : déni de réalité

    Je ne peux croire qu'on tente encore une fois de nous convaincre que l'Islam est compatible avec la démocratie et la civilisation occidentale. Lisez le sondage du très politiquement correct Institut Montaigne mené auprès des Musulmans en France, et renseignez-vous sur l'islamisation en France. Il faut être aveugle ou en déni de réalité pour rejeter la réalité.

    Quant à citer la Tunisie comme exemple de démocratie laïque dans un pays majoritairement musulman, c'est insulter notre intelligence et renier encore une fois la dure réalité de toute cette région.

    L'Islam n'est pas seulement une religion, mais un régime politique totalitaire entièrement régi par la charia.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 12 h 45

      Ce que vous décrivez, madame, c'est l'Islam intégriste et l'intégrisme n'épargne malheureusement pas les autres religions, y compris la nôtre...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 octobre 2016 13 h 30

      Madame Paulette, à l'heure actuelle, seule l'Islam s'impose dans l'arène politique et nourrit l'ambition d'instaurer la charia dans notre système juridique, en plus de s'imposer dans les autres dimensions de la vie sociale, à force de revendications d'accommodements "raisonnables".

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 octobre 2016 14 h 00

      Le meilleur écrivain sur l'Islam est Châteaubriand qui a fait le long et périlleux voyage de Paris à Jérusalem.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 17 h 19

      À l'heure actuelle, madame Lapierre, la majorité des musulmans sont pacifiques et il y a encore, au fin fond des USA, un grand nombre d'enragés de la Bible Belt qui prennent une pause sur le harcèlement des cliniques de planning familial pour manifester leur amour de Trump. Chateaubriand n'a pas vécu les Croisades, si je suggère Maalouf, c'est qu'il faut bien avouer que nous ne connaissons très peu les Croisades et qu"il est très intéressant de faire un parallèle avec aujourd'hui...

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 octobre 2016 17 h 26

      Je trouve dommage également que vous n'ayez pas vu l'appel de Ben Jelloun à la communauté muslumane en faveur de la laÏcité. Je vous suggère aussi de vous ouvrir à cette communauté.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 octobre 2016 03 h 28

      J'ai lu abondamment sur l'histoire des Croisades, l'invasion de l'Europe par l'Islam pendant des siècles avant la création des Croisades, et non seulement je vis au sein d'une des communautés originaires de pays islamiques, mais j'ai mariée un réfugié politique victime de ces horribles régimes théocratiques, et je côtoie des Musulmans pratiquants. Jevous conseille fortement à vous de lire Châteaubriand au sujet de l'Islam et de vous renseigner adéquatement sur l'islamisation actuellement en cours partout en Occident.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 octobre 2016 03 h 45

      Madame Paulette, derrière cette majorité silencieuse, tout est mis à l'oeuvre pour islamiser les pays où ces communautés s'implantent. La laïcité n'existe pas dans l'Islam. Les seuls pays musulmans qui avait instauré la laïcité de l'État, notamment l'Iran à l'époque du Shah, la Tunisie, la Turquie, l'Égypte, ont été reconquis par les Islamistes presque du jour au lendemain, et avec une violence barbarique. La laïcité est un principe émanant de siècles d'évolution de la civilisation occidentale, tout comme la démocratie et les droits de l'homme tant galvaudés de nos jours.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 octobre 2016 03 h 48

      Madame Paulette, si Châteaubriand ne vous suffit pas, eh bien lisez Saint-Augustin.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 octobre 2016 21 h 36

      Vous oubliez, madame Lapierre, que tous ces pays arabes,après la trahison britannique (les accords Seyke-Picot) ont voulu se moderniser et surtout nationaliser leur richesses et qu'ils ne se sont tourné vers l'Islamisme que pour se débarrasser des dictateurs imposés par les USA (dont le Shah).

  • Marc Therrien - Abonné 11 octobre 2016 13 h 22

    La solitude de l'intellectuel idéaliste rationnel

    Ce texte illustre les exigences requises pour cheminer vers la sagesse et ainsi, les raisons pour lesquelles les intellectuels idéalistes peuvent se sentir seuls au sommet pour ne pas dire au ciel. La première se situe souvent dans la polysémie des concepts qui fait qu’un mot peut avoir plusieurs sens ce qui rend plus difficile l’entendement commun. Comme par exemple ici avec le mot folie, qui bien entendu n’est plus utilisé en psychiatrie pour parler de la maladie mentale qui attaque la conscience et le jugement de l’individu et qui le rend inapte à distinguer le bien et le mal, mais qui peut encore très bien qualifier le débordement de passion l’emportant sur la raison qui amène un individu au passage à l’acte meurtrier. Ensuite, c’est que les solutions proposées rationnellement demande une telle capacité de contrôle de ses émotions qui n’est pas à la portée de tous les non sages. Bien sûr qu’idéalement il serait plus sage de rester indifférent face à une personne qui a l’intention de nous déstabiliser en nous perturbant pour éviter de renforcer positivement (récompenser) son action ou de lui procurer l’effet (le pouvoir) qu’elle recherche par celle-ci. On peut comprendre aussi que la tolérance est un moyen d’éviter de renforcer les sentiments de rejet et d’exclusion déjà existants chez les personnes les plus souffrantes d’une communauté. Enfin, comme «l’ignorance est la mère de tous les maux» (Rabelais), bien entendu que le dialogue entre les musulmans d’Occident et les Occidentaux, par lequel chacun pourrait entrer en communication avec l’autre en toute humilité et en tout respect pour les différences en reconnaissant sa part d’ignorance et avec la volonté d’apprendre en remettant en question ses préjugés ou opinions, serait une solution pour la paix. Tout ça est bien facile à penser rationnellement pour l’intellectuel idéaliste. La difficulté de mettre tout ça en pratique se rencontre dès qu’on marche sur le terrain du concret ordinaire.

    Marc Therrien